Il serait temps d'arrêter de comparer tous les rappeurs blancs à Eminem Il serait temps d'arrêter de comparer tous les rappeurs blancs à Eminem

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Il serait temps d’arrêter de comparer tous les rappeurs blancs à Eminem

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Si vous demandez à vos parents de nommer un rappeur blanc ou pas, la plupart vous citeront Eminem. A juste titre, mais quand même. 

Slim Shady, c’est depuis 25 ans, des dizaines de tubes, un film nommé aux Oscars, des centaines de reportages à la télé, un duo mythique avec Elton John, des millions de passages en radio et de disques vendus. C’est l’histoire d’un héros du rêve américain, qui a fait vibrer le monde entier. S’il fait figure d’exception, c’est qu’il ne nie pas cette couleur de peau alors handicapante. Eminem, est donc, plus que jamais une référence, un monument de la culture populaire. C’est le rappeur devenu Pop Star. Le truc, c’est que vos parents ne sont sans doute pas journalistes, encore moins musicaux. Sans doute pas à la tête d’une émission en prime-time le samedi soir sur une grande chaîne télévisée, ou rédacteur pour un journal lu par des millions de français. Procès d’une série de parallèles aussi douloureux qu’insensés.

Les faits

Le rap étant devenu la musique la plus écoutée au monde, impossible pour les animateurs de talkshow de passer à côté d’invités aussi bankables. Au programme : nouvelle audience, crédibilité supplémentaire, et autres tentatives de développement d’une image “branchée” pour un média déjà plus ou moins dépassé, voir complètement boycotté par les fans des rappeurs invités.

Ainsi quand Thierry Ardisson reçoit le jeune Vald dans son émission Salut les Terriens, la banderole titre ” L’invité OVNI : Vald, le Eminem Français” a déjà de quoi faire sourire. Pourtant, l’annonce est fédératrice : ils trouvent une comparaison pour que les 40 millions de téléspectateurs comprennent, aient les références, ne se sentent pas exclus d’une private joke trop “underground”. Sans doute qu’Eminem n’est pas le seul rappeur blanc que Thierry et ses producteurs connaissent, mais c’est le plus célèbre. Celui qui parlera à vos parents, justement, car c’est eux qui regardent l’émission.

Vald sur le plateau de Salut les Terriens

Plus récemment, Orelsan remportait plusieurs prix aux Victoires de la Musique, entrainant les polémiques que l’on connaît. Des actualités trop juteuses pour rester dans la simple sphère rap. Et évidemment ça n’a pas raté : les médias généralistes français et étrangers s’empressent de se jeter sur la comparaison. Cette fois-ci, elle nous vient même du Royaume-Uni. En effet, comment intéresser ses lecteurs à un artiste qu’ils ne connaissent même pas ? En le comparant à un que tout le monde connaît. Encore plus récemment, le Monde titrait son excellente interview de Lomepal “Dans la cabane de Lomepal, l’Eminem du 13ème”. Les fans ont des frissons d’horreur, toute proportion gardée.

Unreal Slim Shady, please stand up ?

Eminem n’est pas le premier, le seul et unique rappeur blanc : avant lui en France et ailleurs, il y en avait d’autres. Pour ne citer qu’eux, Lionel D, Akhenaton ou les Beasties Boy, par exemple vendaient des disques alors que Eminem commençait tout juste les open mic dans la banlieue de Detroit. Il faut se rendre à l’évidence: le hip-hop est toujours pour les médias de masses un mouvement presque exclusivement noir, ainsi les rappeurs blancs faisant figures d’exceptions, on les rapproche, uniquement par leur couleur de peau.

Les Beasties Boys à l’époque de “Licensed to Kill” en 1986. Eminem a alors 14 ans.

Ces analogies sont plus ou moins aberrantes. Pour Orelsan, on trouvera la même polémique que pour Eminem sur les textes sexistes. Chez Vald une vague ressemblance physique ainsi qu’un ton et un humour peut être vaguement similaires, les points communs ne sont pas toujours évidents. Personne n’irait dire de Kaaris qu’il est le Jay-Z français : la comparaison est à peut prêt tout aussi pertinente pour Eminem et Lomepal, qui n’ont réellement en commun que le fait d’être rappeur et blanc. Rien, dans les sonorités, dans le flow, dans les textes, n’est comparable. Même l’influence d’Eminem – si elle existe –  n’est pas très perceptible dans la musique de l’auteur de Flip. Evidemment tous rejettent la comparaison même s’il la trouvent flatteuse. Qui voudrait de l’ombre d’une icône, même un peu déchue?

Lomepal signe un freestyle inédit pour France Inter

Lomepal au micro de France Inter. Augustin Trappenard le compare lui aussi à Eminem.

Aux Etats-Unis, c’est un peu différent. C’est peut être encore plus courant et surtout encore plus dérangeant pour les artistes. Moins grotesque parfois. Impossible de percer sans être comparé au Real Slim Shady. YelawolfMac Miller, Action Bronson, Machine Gun Kelly, Logic, Token bien sûr et même G-Easy ont été qualifiés de “Nouveau Eminem”. Une brèche aurait-elle été ouverte ? Eminem servant de référence en terme de street-cred pour tous ceux qui avaient peur de se heurter à un manque de légitimité ? Le risque est évidemment de ne jamais atteindre le niveau du Rap God, référence absolue. L’étiquette Eminem est collée partout, sur tous les jeunes rappeurs blancs talentueux, comme pour pouvoir expliquer plus facilement un phénomène qui nous échappe toujours un peu: le succès. Il faut se rendre à l’évidence, tous n’ont malheureusement ni le talent, ni une histoire qui mérite d’être nommée aux Oscars.

Action Bronson

Action Bronson mangera tous ceux qui le comparent à Eminem.

Les rappeurs blancs sont-ils à plaindre ?

Non, sans doute pas. Déjà parce qu’une différence, ça se cultive. C’est un moyen comme un autre de se faire remarquer, même si celle ci n’est pas revendiquée. Dans une société où le “White Privilege” est un débat sensible, ou les scandales racistes sont malheureusement encore courants, il serait mal venu de porter en étendard une couleur qui est minoritaire et difficile à porter dans le hip-hop. Mais il est nécessaire que les mass média cessent d’enfermer les rappeurs blancs, qui sont juste… blancs, dans des analogies jamais utiles. Ne prenez pas le public pour plus bête qu’il ne l’est, lui aussi est avide de découvertes. La musique, ce n’est pas un produit qui a besoin d’être labellisé comme le vin ou le fromage pour qu’on lui fasse confiance, elle se suffit à elle même. Le rap n’a jamais été aussi riche de diversité qu’aujourd’hui, cessez donc de chercher chez les jeunes artistes aux sonorités uniques des modèles plus pesants qu’encourageants.