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De la mythologie du rap : entre fait culturel et fait social

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Dans l’imaginaire collectif, la construction du rap repose sur de nombreux éléments. Reste encore à démêler le vrai du faux…

Aujourd’hui, nous entendons et employons souvent le mot « rap ». Mais savons-nous réellement de quoi nous parlons ? À l’origine, ce terme provient de l’argot afro-américain. « To rap » qui signifie « bavarder » et qui s’est rapidement transformée en « rhythm and poetry », que de nombreux MC se vantaient à définir.

Bon à savoir également, les rappeurs ne sont pas les seuls à jouir d’une certaine street cred’. Certains professeurs d’université comme le Dr. Aaron X. Smith n’ont d’ailleurs pas hésité à lâcher deux ou trois punchlines aiguisées et fraîchement grattées devant leurs étudiants.

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Un exemple qui n’est pas unique. Dans le genre têtes bien faite et pleine de punchlines, intéressons-nous à Arthur Schopenhauer. Si vous ne le connaissiez pas, sachez que le bonhomme pesait pas mal dans le rap game de l’époque. C’est à lui que l’on doit, entre autres, l’ouvrage Métaphysique de l’amour, dans lequel il n’hésitait pas à tacler salement d’autres philosophes.

Certains lui étant contemporains : « Kant a aussi traité la question de la sexualité, mais son analyse reste superficielle, faute de connaissance empirique du sujet ».

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Et d’autres plus old school : « Celui qui s’est le plus occupé de la question de la sexualité est Platon, mais tout ce qu’il avance… ne se rapporte guère qu’à la pédérastie grecque. » Tonton Schopenhauer, thug life avant l’heure…

schopenhauer thug life

Enfin bref, aujourd’hui tout le monde parle du rap, même les ordures qui n’en savent rien.

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La plupart de ce que l’on entend au sujet du rap, est basé sur des mythes. Mythes qui, le plus souvent, sont enracinés dans une incompréhension de la culture de cette musique. Roland Barthes, grand homme de lettres et sémiologue français, définissait le mythe comme une croyance, une idéologie, un système de communication ou message, basé sur un mode de signification. C’est la manière qu’a la société de s’approprier un élément, en interprétant un signe à l’aide de son propre système de signes.

En suivant les pas de Barthes, nous allons donc tenter d’analyser quelques-uns de ces éléments composant la « mythologie » du rap, afin de tenter d’en déméler le vrai du faux.

Le rap dégrade la situation de la femme

Pour tous les détracteurs du rap, parfois même chez ses afficionados, le rap est un style misogyne. Un fardeau qui infère une mauvaise image au rap ainsi qu’à ses représentants. S’il l’on ne peut le nier dans une certaine mesure, la misogynie n’est pas une caractéristique propre au rap. Si nous ouvrons deux secondes nos yeux, nous n’aurons aucun mal à nous rendre compte que nous vivons dans un monde tristement phallocratique… Et malheureusement cela ne date pas d’hier. Les premières critiques concernant cette forme de domination apparaissent en Europe à partir du XIVème siècle avec Christine de Pizan. Un contre-courant se développera pendant le siècle des Lumières. Des idées progressistes portées par des personnages emblématiques tels que Olympe de Gouges en France et Mary Wollstonecraft en Angleterre verront par la suite le jour.

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Enfin « progrès »… Quand on voit qu’au XXIème siècle, le président d’un des plus puissants pays du monde (Trump pour ne pas le citer) est un gros macho de merde, ça fait froid dans le dos… Pas étonnant qu’il soit le propriétaire du concours de Miss Univers.

Mais revenons à nos moutons. Si beaucoup de gens associent le rap à une condition dégradante de la femme, on peut malheureusement difficilement dire le contraire, dans beaucoup de clips les femmes revêtent le rôle d’objet de désir, voire encore pire : d’objet de décor. C’est un fait: le sexe – en dehors de ses fonctions hédonistes – est une arme marketing de destruction massive.

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La musique est de nos jours, un véritable produit de consommation. Ainsi, afficher une femme en lingerie dans un clip de rap n’est pas différent que de le faire pour une voiture ou pour un parfum. C’est donc une forme d’hypocrisie que de viser le rap spécifiquement.

D’ailleurs, Morgane Northmane, vixen apparaissant dans de nombreux clips de rap, affirme dans son interview pour Vice  que son travail consiste « à embellir les clips » . Elle prétend donner une touche de féminité dans ce monde masculin, ce qui malgré des visions un peu archaïques, est tout à son honneur.

Loin de moi l’idée de faire l’apologie du shake ton booty, dans un clip, mais il faut admettre que le rap est souvent rendu responsable du problème, pourtant bien antérieurs à sa création, et présents dans de nombreux autres domaines.

Le rap fait la promotion de mauvais idéaux

L’une des idées fausses les plus courantes, est que le rap favorise le mauvais comportement. Pourtant, il est très difficile de faire une analogie entre ces deux éléments.

La déconstruction de ce mythe est similaire au précédent : il y a des bad boys partout. Bien que le hip-hop ait obtenu ses lettres de noblesse grâce au gangsta rap, celui-ci est bien loin d’être l’ultime émanation du mal.

Les gars, on se réveille. Tout comme pour les absurdes et ignorantes personnes, pour qui un arabe est un terroriste, les individus persuadés que le rap est un truc pour des gens « mauvais », doivent réaliser que le bien et son opposé existent. Certaines personnes feront du mal, quel que soit leur musique de prédilection ; du  Beethoveen ou Rossini comme pour les droogies d’Orange Mécanique. Il est donc simpliste d’attacher un comportement négatif à une forme de musique

Le rap est quelque chose de léger

swagg-man-604-tt-width-604-height-450-fill-0-crop-0-bgcolor-eeeeee Beaucoup pensent que le rap est quelque chose de léger, de divertissant, qui ne prête pas à conséquences. Du style « je suis trop beau, trop chaud trop tatoué » (à imaginer sur de la trap, avec la voix de Swagman)

En effet il y a beaucoup d’ « artistes » qui rappent de manière visiblement peu recherchée, et qui répètent en bloc les mêmes lyrics pendant tout un morceau. Bon, on pourrait se dire qu’ils ne se sont pas nécessairement cassés la tête. À chacun sa liberté artistique. Mais c’est vrai qu’une chanson répétitive aura tendance à rentrer plus facilement dans la mémoire des gens, et sera logiquement partagée en masse. Pour arriver peut-être plus facilement en haut des classements, ça pourrait être une stratégie (imposée peut-être aussi par les maisons de disques ?) que de répéter 15 fois un même couplet dans un morceau.

D’ailleurs le site Rap Analysis a réalisé en 2015 une étude sur quels « artistes » utilisaient le plus de fois les mêmes mots.

Pour revenir sur l’hypothèse, comme quoi une chanson répétitive serait plus facilement dans le haut des classements, vous pouvez noter ici que les trois artistes se répétant le plus, ont plus de 500 millions de vues sur YouTube. CQFD. Bien sûr, le but de cette étude est avant tout pour vous donner un ordre d’idée. Tout d’abord car l’échantillon de rappeurs que l’on étudie pourrait être plus représentatif, et donc démesurément grand (ce qui prendrait beaucoup plus de temps, et qui pourrait devenir à ce niveau un objet de recherche en linguistique). Mais aussi car cette étude compare des rappeurs de genres très différents ; pardonnez-moi les grands amateurs de Pitbull, mais entre ce monsieur et Ice Cube il y a… quelques petites différences. N’est-ce pas ?

Beaucoup d’autres vont préférer rapper des trucs plus recherchés mais qui n’auront aucune signification réelle. Dans le rap français nous avons moultes bons exemple. Un des premiers qui me vient à l’esprit est ce bon gros Kaaris. Une petite phase pour illustrer ça et rigoler un bon coup ? « J’prends le pouvoir comme Napoléon, Roi Soleil éclairé par les rayons, t’es ébloui par mes xénons, a gifle te donne les oreillons. »

Que l’on apprécie ou pas, c’est indéniablement drôle car c’est incohérent. Dans une même lignée d’incohérence (bien que différente), on entend depuis quelques temps déjà parler du Mumble Rap. « To mumble » signifie marmonner, bafouiller, car en effet les mumble-rappeurs n’articulent pas énormément. Mais leurs défauts de prononciation, causés pour certain par une trop grosse consommation de syrup,  permettent de mieux enchaîner des paroles insensées et inintelligibles, au point de les faire coaguler avec le son des boîtes à rythmes ou des MPC présents dans les instrus. Illustration :

Et merci à Rap Genius d’exister pour nous donner accès à la compréhension de cette langue, à ce jour inconnue au bataillon. Enfin bref, ces manières de concevoir le rap ont des fonctions d’entertainement.

« Je n’ai rien contre la musique de divertissement mais la musique comme forme d’expression artistique tend à s’amenuiser. » affirme Philippe Manoury le 26/01/2017, lors de sa leçon inaugurale de la chaire « Invention de la musique » au Collège de France. Cette musique de divertissement semble être propulsée par une envie croissante d’évasion de la réalité : on oublie la gravité des choses et on se laisse emporter par des mots plus légers. Plus légers car avec moins de sens. Si vous avez passé une journée de merde et que vous entendez  « I know you want me, you know I want cha » ça ira tout de suite mieux et vous en oublierez jusqu’au plus horrible de vos soucis. C’est bien connu.

D’autres artistes n’auront aucune de ces approches précédemment citées. Il existe ce qui s’appelle le « rap conscient », qui se caractérise par sa dimension politique, par sa force à évoquer des faits sociaux, sociétaux et parfois même environnementaux.

Bref, ces rappeurs engagés auront pour but de balancer dans la gueule de ceux qui les écoutent des problèmes de la société, qui les touchent de près ou de loin.

Cette forme de contestation fusionne avec d’autres mouvements artistiques contestataires, que ce soit la Beat Generation, le Situationnisme, le Néoréalisme italien (oui il y aussi les hippies et les punks… on ne les oublies pas, ils sont dans nos cœurs) et la liste est encore très très longue et se met constamment à jour – ce qui d’ailleurs nous donne de l’espoir pour l’avenir et alimente la lutte contre la pensée unique.

Il faut donc prendre en compte le fait que la politique dans le rap, c’est comme le lait dans le café, ce n’est pas indispensable mais ça fait toujours plaisir. Et surtout ça permet de critiquer des faits, de manières moins directe et peut-être plus significative (une sorte de soft power ?).

De Public Enemy à N.W.A, de Talib Kweli à Mos Def, les rappeurs ont été depuis toujours brillants sur les questions sociales. L’injustice, le racisme, la responsabilité de chacun dans la vie de tous… Des sujets abordés de manière récurrente. Une chose est certaine : le rap conscient nous tient pour responsables de la situation actuelle, et tente de soulever nos esprits dans les temps sombres.

Aujourd’hui, un éminent exemple de cette lignée de rappeurs conscients est Kendrick Lamar, notamment avec l’album To Pimp a Butterfly qui capture le voyage sinueux d’un afro-américain dans l’Amérique d’aujourd’hui, sur des airs de jazz, p-funk et de soul.

Beaucoup d’individus ne voient que les deux premières dimensions du rap, et donc feront des généralités sur ce que l’on pourrait appeler des fragments de réalité. Il suffit que quelqu’un d’un peu réactionnaire écoute du rap un peu perché pour l’entendre affirmer : « tu vois mamène, le rap c’est vraiment un truc de bouffons ». Le rap serait quelque chose d’uniquement divertissant… Non ! il est important de remettre à l’heure les pendules de leurs montres flik-flak. Bien sûr que le rap a un aspect divertissant, mais ce n’est pas ce qui le caractérise. La création musicale dans le rap est si vaste que différentes approches s’entremêlent, s’entrechoquent… Donc ne soyons pas réducteurs. Le rap, dans son intégralité, est quelque chose de complexe, et les différentes manières de faire du rap vont marquer l’histoire de la musique moderne.

Le rap ce n’est pas de la vraie musique

Vous avez déjà entendu quelqu’un, quelque part, dire « non mais bon mamène, voilà, tu le sais, le rap ce n’est pas de la vraie musique au fond ». A ce moment, votre sang n’a fait qu’un tour, et la tête de la personne ayant prononcé cette phrase dénuée de sens en a fait deux.

Vous avez compris le topo. Beaucoup disent que le rap est une forme d’art non originale, même que ça n’est pas de l’art, que ce n’est pas de la musique… Ces individus estiment que c’est une cacophonie de sons – un groupuscule de paroles rapides entrain de comploter sur des bruits bruyants. Ah bon ?

Le rap est l’une des formes d’art les plus innovantes des XXème et XXIème siècles. La façon avec laquelle ces artistes arrivent à réinventer des musicalités devrait être admirée et reconnue de manière consensuelle. Le rap est d’ailleurs souvent considéré comme poésie, parce que – comme la poésie – il signifie quelque chose qui réside in petto et qui sort du cœur des musiciens…

A mon avis, le rap EST poésie mes amis. La poésie est supposée rimer, avoir un rythme, elle est censée jouer sur des allitérations, des assonances. Quand je dis que le rap doit sortir du cœur, je ne veux pas dire que ce sont tous des sentiments heureux. Il y a aussi des sentiments de colère, de tristesse… La poésie est un art qui se fonde principalement sur les sons et sur la capacité des mots à émaner une substance intangible. La poésie, c’est une expression du « moi ». En tant qu’artistes et lecteurs, nous pouvons remarquer que les meilleurs poèmes sont ceux que nous pouvons lire à haute voix ou entendre dans nos têtes, où le son crée une impression infinie et unique, qui communique avec nous une partie de ce que l’artiste a voulu transmettre. Quand nous étions plus petits, les professeurs ont tenté de nous apprendre ce qu’était la poésie, ses outils et ses nombreuses manières d’être (le sonnet, la balade, l’acrostiche, etc…), mais le but unique et unificateur de tout poème, est comme l’a dit Aristote, la catharsis :

« Nous voyons ces mêmes personnes, quand elles ont eu recours aux mélodies qui transportent l’âme hors d’elle-même, remises d’aplomb comme si elles avaient pris un remède. »

Et je suis à 200% d’accord avec ce bonhomme. Donc si le rap n’est pas de la musique, alors aucun autre style de musique n’a les caractéristiques pour l’être.

Alors, que penser de tout ça ?

Ces mythes précédemment énoncés sont issus de ce qui s’appelle une dissonance sémiotique. C’est-à-dire que le signifiant (l’image acoustique d’un mot, donc dans ce cas le mot « rap ») et le signifié (la représentation mentale d’une chose, donc dans ce cas ce que nous pensons qu’est le rap) ont un rapport perturbé, un décalage. Autrement dit, certaines personnes associent le mot « rap » à des éléments qui en réalité ne concernent pas directement ce mot, mais d’autres registres de langage. Toute conception du rap se voit alors erronée, au vu du fait que le rap possède de nombreuses apparences, et forme un élément complexe qu’il serait difficile de réellement décomposer.

Pour Richard Hoggart, sociologue britannique, notre consommation culturelle nous associe à un groupe social. J’imagine que de nombreuses critiques sur le rap, en plus de venir d’une conception erronée de cette musique, viennent du fait que des individus voudraient s’éloigner de groupe sociaux identifiés qui ne leur correspondraient pas, ou auxquels ils ne souhaiteraient pas être associées.

Alors, aimer ou ne pas aimer le rap ? Croire ou ne pas croire les mythes qui se créent autour de cet univers musical ?

Les deux choix sont possibles. Cependant, lorsque l’on y pense, attacher des jugements de valeur non-fondés sur ce style de musique (ou sur d’autres) n’a rien de sensé. Cela revient d’ailleurs à une problématique courante de nos vies : le jugement. Sommes-nous légitimes à juger quoi que ce soit, qui que ce soit ? La réponse est non parce que bien évidemment only god can judge me. Alors voilà, bisous.

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