Avec Revival, la renaissance d'Eminem n'a pas eu lieu Avec Revival, la renaissance d'Eminem n'a pas eu lieu

Eminem

Avec Revival, la renaissance d’Eminem n’a pas eu lieu

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A travers son neuvième album, le rappeur aborde ses doutes personnels tout en s’engageant politiquement. Mais Revival s’apparente à un four tout mal maitrisé qui ne marquera pas la discographie de l’artiste.

Chaque projet d’Eminem est un événement. Depuis qu’il s’est imposé sur la scène musicale avec The Slim Shady LP en 1999, le rappeur est épié et tous les yeux sont braqués sur lui. Mais voilà, lorsque l’artiste annonce début novembre la sortie de son neuvième album avec “Walk on Water“, pour la première fois, la sauce ne semble pas prendre. Pour preuve, c’est la première fois depuis 1996 qu’un single du MC de Détroit n’est pas entré dans le Top 10 durant la première semaine d’exploitation. La faute à une promotion douteuse et une lassitude du public.

À la recherche désespérée du classique

C’est le principal problème des grands artistes. Une fois qu’ils ont marqué l’histoire, les légendes passées les hantent sans cesse. Et pour le coup, Eminem est plutôt maudit. Ce dernier n’a pas créé un mythique projet, mais trois : The Slim Shady LP, The Marshall Mathers LP et The Eminem Show. Des classiques de leur époque qui font toujours écho à l’héritage du rappeur. Ainsi, à chaque sortie, les nombreux fans espèrent que l’artiste atteigne des sommets, et ce même si le dernier de la trilogie date de 2002. Une pression qui pèse constamment sur les épaules du rappeur le plus populaire de tous les temps. L’album débute d’ailleurs avec “Walk on Water” et cette question : “Pourquoi les attentes sont si grandes ? Ai-je placé la barre si haute ?”. Marshall Mathers semble être en proie aux doutes, et partage encore ses incertitudes dans la chanson suivante “Believe”, que ce soit dans le refrain “Croyez-vous toujours en moi ? Ne vous ai-je pas donné tout ce que je pouvais ?” ou un peu plus loin “Comment garder le rythme et la rage quand tu as déjà gagné la course.” Mais qu’importe, dans la chanson, Eminem montre à la fin qu’il a plus que jamais confiance en lui et désire faire sa musique comme bon lui semble. Soit.

Un album maladroit et incohérent

Le problème n’est pas qu’Eminem veuille faire un album Pop, le problème est qu’il le fait de manière très étourdie. Dès la divulgation de la tracklist déjà, le public ne semblait pas comprendre la stratégie. De nombreuses Pop Star invitées (Ed Sheeran, Beyoncé, Alicia Keys, Pink, Skylar Grey…) contre un seul rappeur en la personne de Phresher. On peut cependant se questionner sur l’utilité de tout miser sur la Pop. A l’époque, Eminem vendait plus que les Pop Star avec des albums relativement Hip-Hop. Aujourd’hui il opte pour la Pop à une période où le Rap ne s’est jamais autant vendu. Un comble pour le “Rap God”.

L’opus comporte de plus une ambiance très Rock concoctée principalement par Rick Rubin, qui était déjà présent sur MMLP 2. Sur le projet, on retrouve ainsi des samples absurdes de vieux hits tels que “I Love Rock n Roll“, “Earache My Eye“, “King of Rock” ou encore “Zombie“. Les plus indulgents diront que ce sont des risques audacieux quand les plus critiques opteront plutôt pour un massacre total. Au final, la sonorité globale de l’album est totalement décalée face au marché actuel. Rien n’est pleinement assumé, on oscille entre Rap, Pop, Rock, entre morceaux puristes et mainstreams, entre cliché et complexité inutile, entre facilité et inaudibilité. Durant la promotion, le rappeur a d’ailleurs déclaré cibler “tout le monde” avec Revival. Mais à vouloir satisfaire tout le monde, est-ce qu’on ne contente personne ?

Le Hip-Hop change, Eminem non

Revival était une étape cruciale pour le rappeur de Détroit, à une époque où la musique et le Rap en général se veulent plus productifs et qualitatifs que jamais. Il y a respectivement sept et quatre années d’écart entre Recovery, The Marshall Mathers LP 2 et Revival. Pourtant, la recette est toujours similaire. Les productions Pop/Rock, les singles chantés et les thèmes qui n’évoluent pas. En sept ans, des artistes tels que Kendrick Lamar, J. Cole, Chance The Rapper, Travis Scott et autres Migos ont imposé les nouvelles sonorités qui sont aujourd’hui la norme. Le Slim Shady s’entête pourtant et n’arrive (ne veut pas ?) évoluer avec son temps et semble dépassé. Son obsession maladive pour les rimes vient aussi compromettre la bonne musicalité des morceaux, on pense notamment à “Offended”. On a envie de le secouer en lui criant “oui tu sais rapper on le sait, maintenant montre nous autre chose”.

Les thèmes sont eux aussi récurrents : “River”, “Remind Me”, “Tragic Endings”, “Heat”, et “Need Me” abordent tous les relations, les femmes, que ce soit de manière sérieuse ou complètement décalée (immature ?). Des terrains déjà exploités de maintes et maintes fois ces dernières années par le rappeur. Serait-ce dû au fait qu’Eminem n’arrive plus à retrouver l’amour depuis Kim comme il le révèle dans cette nouvelle interview ? On le retrouve pourtant plus mûr lorsqu’il partage ses doutes et ses regrets (“Walk on Water”, “Believe”, “In Your Head”), s’excuse auprès de Kim (“Bad Husband”), ou se livre sans filtre dans le final poignant (“Castle” et “Arose”), mais là encore, rien n’est transcendant.

Un engagement politique hasardeux

Depuis ses débuts, Eminem a toujours envoyé des piques aux différentes sources de pouvoir. Dans The Eminem Show, il prenait même un tout autre tournant avec “White America” et “Square Dance“, en critiquant la société et l’institution américaine. Dans Encore, il allait encore plus loin en s’attaquant frontalement à George W. Bush avec le cinglant “Mosh“. Ces engagements étaient marquants car très bien construits, et le Slim Shady prenait le temps d’aborder en profondeur des sujets sérieux, en apportant sa rage, sa provocation utile et son honnêteté douloureuse.

Dans Revival Eminem réitère son engagement politique pour combattre Donald Trump. Il y a quelques mois, il sortait déjà un Freestyle violent envers le Président Américain. Sur l’opus, les morceaux “Untouchable” et “Like Home” poursuivent cette tendance. Dans le premier, le rappeur se met dans la peau d’un policier blanc raciste durant deux couplets, avant de faire parler un Afro-américain dans le troisième couplet, qui exprime sa difficulté à vivre dans cette Amérique sous tension. Si l’intention est louable, la forme est beaucoup plus discutable avec un sample qui donne mal à la tête et qui vient gâcher l’importance du sujet. “Like Home” feat. Alicia Keys est tout aussi critiquable. Dans ce titre, Eminem offre un véritable hymne à l’Amérique, tout en critiquant Donald Trump. Mais là encore, la forme est incompréhensible. Pourquoi faire un morceau stéréotypé Pop avec un thème si sérieux et lorsqu’on invite une des plus belles voix de l’industrie ? Les raccourcis complaisants ne subliment en rien le message, en démontre par exemple la comparaison futile Trump/Hitler.

S’appeler Eminem ne suffit plus

Revival est un immense gâchis. Eminem s’est enfermé dans la facilité et ne s’est en rien réinventé. Ce projet semble n’être conçu pour personne. Les fans n’ont que quelques modestes miettes à grignoter tandis que le grand public semble se désintéresser ouvertement de l’opus. Le rappeur nous avait pourtant habitué à des coups de génie durant toute sa carrière, mais ce neuvième album semble être le plus fade. Seul “Framed” sort vraiment du lot et rappelle les beaux jours de Relapse. “Believe” et “Arose” sont aussi très honorables.

Au final, c’est un sentiment de tristesse qui nous empare. Marshall Mathers semble incapable de se refaire une deuxième jeunesse, là où Jay Z et Nas ont par exemple réussi. La qualité est quelque chose d’évident qui doit sauter aux oreilles dès la première écoute. Ici, l’évidence est que plus le temps passe, plus Eminem est dépassé et semble incapable de sortir ne serait-ce qu’un bon album. Pour la première fois de sa carrière, l’artiste est sur le point de subir un échec cuisant, que ce soit au niveau des critiques (de ses propres fans) ou commercialement parlant si l’on en croit les premières estimations de ventes. Jusque-là, le rappeur capitalisait entre autres sur sa réputation légendaire et tout ce qu’il sortait atteignait des sommets, ce n’est plus le cas aujourd’hui. S’il veut sauver sa fin de carrière et ce qui reste de son mythe, Eminem devra proposer un visage radicalement différent sur son prochain opus. Il a d’ailleurs déclaré vouloir retravailler avec Dr Dre pour l’occasion. Un choix qui serait bienvenu et que l’on ne peut qu’approuver, afin de pourquoi pas, récupérer sa couronne de patron du rap.