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Il était une fois JVLIVS, un baron à la tête de la mafia

Crédit photos : Fifou

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JVLIVS, quelques mois après. Il est grand temps de revenir sur la profondeur et l’intensité du dernier projet très personnel de Julien Schwarzer, ainsi que sur son parcours éclair et si semblable de celui de son alter-ego pernicieux. Le projet de la maturité, finissant de confondre le rappeur et son personnage mafieux, dans le bouillonnement d’une criminalité fantasmée. Une introspection de la faim et l’ambition, à la solitude et la peur de la chute.

Trente-deux ans. Voilà la peine minimale de prison qui plane au-dessus de Daniel Hernandez, qui pourrait passer le reste de sa vie derrière les barreaux à seulement vingt-deux ans. Racket, port d’armes, vol à main armée. Qualifié de « danger pour la communauté », les charges retenues contre le jeune New-yorkais s’amoncèlent, et son implication dans le Gang “Nine Trey Bloods” ne vient que donner le dernier coup de pinceau au portrait d’un sombre gangster.

Mais, contrairement au profil-type délictuel du criminel, Daniel Hernandez semble tirer la plupart de ses revenus d’une entreprise autrement plus lucrative et créative, et bien moins prohibée. Daniel Hernandez est rappeur. Et pas n’importe quel rappeur. Chef de file d’une frange du genre en pleine effervescence, Daniel Hernandez accumule les disques d’or autant que les controverses depuis l’explosion de son single “Gummo” en 2017. Daniel Hernandez est Tekashi 6ix9ne. Et Tekashi 6ix9ne risque la prison à vie, ravivant les braises du mythe flamboyant du rappeur-gangster. Des braises qui se consument auprès du grand public et embrasent son imagination depuis de longues années maintenant.

Rap & Criminalité

Les rappeurs ont-ils objectivement une propension plus importante à sombrer dans la criminalité que les représentants d’autres styles musicaux ? Depuis les débuts du gangsta-rap, et même auparavant, la récurrence d’un lien entre une partie des MC et l’illicite se doit d’être soulignée. Les prophètes 2Pac et Biggie, tombés sous une pluie de balles à quelques mois d’intervalles, tout comme l’instable XXXTentacion vingt ans plus tard, l’effrayant producteur Suge Knight condamné à vingt-huit années de prison pour homicide… Nombreux sont les indices empiriques d’une certaine accointance entre rap et illégalité.

Mais malgré la prétention récurrente d’un bagage pesant de narco-trafiquant pour un bon nombre d’entre eux et certains amalgames du grand public et des médias, ces affinités semblent beaucoup plus complexes que cela. Tout comme on espère que Booba n’inflige pas à notre génitrice tout ce qu’il affirme poétiquement, on aime à espérer que SCH n’est pas en possession de toute la puissance de feu qu’il prétend et ne laisse pas dans son sillage ces montagnes de corps sans vie. Bien avant la réalité des faits rappés, c’est l’imagerie du hors-la-loi sans pitié qui est devenue primordiale.

L’illicite fascine

Comme au cinéma et dans la littérature, la proximité avec l’illicite et le monde de la “rue” fascine le grand public. Alors que ce soit véridique ou fantasmé, un certain nombre de rappeurs vont se dépeindre comme de redoutable truands, mélangeant des références mafieuses qui les inspirent à leur expérience personnelle, et aux fantasmes du grand public. Et cela quelle que soit leur réelle proximité avec la déviance, et le matériau de la cuillère avec laquelle ils seraient nés dans l’arrière-train. Jusqu’à leurs patronymes d’artistes (du Rat Luciano à Nas Escobar, en passant par Alkpote), certains rappeurs se développent une sorte d’alter-ego crapuleux, qui jouera chez chacun d’entre eux un rôle légèrement différent.

Chez Julien Schwarzer, ce double maléfique est SCH. Et JVLIVS a fini de le démontrer.

Au travers de ses créations successives, le rappeur d’Aubagne a su apporter une sombre fraîcheur au Rap hexagonal pour se confondre graduellement avec le personnage subversif qu’il a finement sculpté. Un personnage qui arrive finalement à maturité dans cette dernière création marquant des retrouvailles trop attendues avec Katrina Squad, pour une bande-originale de l’histoire d’un mafieu accompli, arpentant seul les rivages de Palerme en quête de son identité.

Un projet qui porte l’ombre romancée d’une criminalité mafieuse

Ainsi, dans un monde qui n’a pas vu le jour depuis trop longtemps, le S dépeint une métaphore poétique de sa vie, sur laquelle plane l’ombre romancée d’une criminalité mafieuse qui a passé toutes les étapes rituelles au fil de ces projets. Entre exutoire et thérapie, SCH permet à Julien Schwarzer d’exprimer l’intime et d’exorciser ses démons. Cette partie obscure ancrée au plus profond de son être qui a hanté son cheminement, empreint de tant de points et de ressentis communs avec l’imagerie et le parcours type du mafieux. Et un parcours qui aurait mené le scélérat à la solitude et la mélancolie, en même temps qu’au succès et à l’opulence.

La genèse du Mafioso

Je l’ai vu naître ce p’tit. Et les cris d’sa pauvre mère ne faisait qu’annoncer l’arrivée du déluge. On a dit d’son père qu’il était né dans le Vésuve. Lui, dans une mare de sang, ouais. Qu’est c’que vous espériez ? Un gentil p’tit minou ? Les loups font des loups et puis basta.

Ne devient pas hors-la-loi n’importe qui. S’épanouir dans l’univers brutal de la Mafia requiert un vécu singulier et éprouvant. Et cette souffrance originelle, Julien Schwarzer semble n’en être que trop empreint.

J’avais pas un radis 
Sur un banc j’ai grandi (Otto)

Trop loin de cette opulence désirée et ses cuillères en argent, le jeune loup originaire d’Aubagne n’a pas eu cette enfance facile qui aurait prévenu les penchants criminels de beaucoup. Et cela malgré des parents qui triment sans relâche pour apporter à leurs enfants une vie décente, et cette image d’Epinal de la mère plus qu’attentionnée.

Quand mon père partait travailler, il faisait nuit
La rosée du matin brillait encore sur les lauriers du voisin
Quand il revenait, il ferait nuit
On avait d’l’amour, pas un rouble (La Nuit)

« L’arrivée du déluge »

« Vie dure, père et mère perdent foi » (Massimo). C’est cette dureté de la vie qui va ensemencer les graines de violences d’un terreau fertile à l’illégalité. Une illégalité synonyme d’ascenseur social chez l’alter ego du rappeur, né sur ces bords de la Méditerranée qui ont enfanté tant de scélérats. Dans ce climat étrangement stimulant, les aspirations du mafieux et celles de Julien se confondent. Et ils ne vont plus pouvoir se contenter du strict-minimum qui a mis leurs proches à terre :

Tant qu’mère n’est pas sauve
J’suis parti j’ai pris des risques
Mais j’vais pas revenir pauvre
J’te l’ai dit j’tiendrai promesse
 (A7)

Sa faim a tué sa paresse. Et de cet appétit a germé une ambition. L’ambition d’une ascension que rien ne pourrait arrêter. Son histoire, SCH allait l’écrire avec le sang (imagé) d’un autre, dans cette atmosphère obscure si bien dépeinte par IAM dans “Demain c’est loin” :

Les armes poussent comme la mauvaise herbe
L’image du gangster se propage comme la gangrène sème ses graines
Graines, graines, graine de délinquant qu’espériez-vous ? Tout jeunes
On leur apprend que rien ne fait un homme à part les francs

Une ascension sans pitié 

Et le loup, il a bien grandi : les crocs lui ont poussés et l’appétit aussi. Un très gros appétit. Il a vite compris le sens des affaires, la valeur du terrain et comment leur prendre.

« La crise et la faim on y remédie » (Pharmacie), et l’appétit vient en mangeant. Progressivement, plus qu’un seul chemin vers l’opulence pour le (prétendu) mafieux, sur lequel il ne laissera personne mettre des bâtons dans les roues de sa Murcielago. « Se lever pour 1200 c’est insultant », alors il faut tricher pour contourner l’impasse du système. Julien Schwarzer veut gravir les échelons vers les sommets du Rap quatre à quatre, SCH ceux qui le mèneront à la tête du monde de la rue. Et ils feront « le pire pour bâtir un Empire » (Gomorra).

J’ai pas compté mes torts j’ai des gens affamés j’ai des gens à fumer (VNTM)

« Bienvenue dans la Mafia »

Un univers de violence mafieuse ancrée en Julien Schwarzer, SCH qui passe à l’acte à la manière d’un Savastano dans Gomorra (le rappeur ayant été jusqu’à tourner le clip éponyme à Scampia, théâtre sanglant de la série et du grand banditisme méditerranéen). Que ce soit dans ses phases, la myriade d’armes à feu évoquée au fil de ses textes, les stupéfiants par quintaux… L’imaginaire métaphorique de SCH marche dans les pas d’un Nino Brown ou d’un Tony Zampa, vêtu d’un « trois-quarts Boss couleur pègre comme s’il allait tuer le juge et le préfet » (Tokarev). « Qui veut la paix prépare la guerre » aurait affirmé Jules César, qui veut la paix prépare le Tokarev affirme Jvlivs. Sans aucune pitié :

T’es mort on est mort de rire (Mort de rire)

Et dans cette quête sanguinaire vers leur(s) destin(s), SCH et Julien ne voyagent pas seul. Pour semer le plomb et la mort, leur gang est solide, et leur gang est présent comme une famille.

Seul comme si on était cent, dix comme si on était mille (Comme si)

Effleurer le succès et l’opulence ne leur suffisait pas. Personne n’allait se mettre en travers de leur ascension, même si celle-ci les poussait dans les bras du diable et de la tourmente. À la manière de Michael Corleone et de son combat pour régner et sévir, Julien Schwarzer semblait prêt à tout pour gravir les sommets du rap et de l’opulence. Et une fois arrivée en haut, il y a planté son drapeau et a pris sa place sur le trône.

La souveraineté du Baron (Rouge)

Non sans coups et blessures, Julien et son alter-ego mafioso ont réussi à tutoyer les sommets. Toutes les mentions d’une opulence manifeste semblent être là pour en témoigner. Cette même opulence ostentatoire que l’idéal-type du mafieux nouveau riche se doit d’incarner.

J’ai vu la vie dans un BMW, 6.45i
J’veux la baiser, j’veux pas savoir son name, ni savoir son prix
J’suis passé du grec au Rossini, prolétaire devenu aisé
Tu m’as vu chanter dans ta ville pour 15 000 avec un rebeu frisé
(6.45i)

Des voitures que n’ont même pas le temps de voir passer les smicards, une gastronomie faite d’animaux ayant grandis dans de meilleures conditions que notre rappeur, des montres qui empêcheraient de rater sa vie avant ses cinquante ans et surtout la mode.

Tu m’verras plus qu’en stard-co et en poster (Otto)

Depuis quelques années maintenant, les créateurs de haute couture se succèdent sur les épaules et font vibrer les cordes vocales du rappeur, synonyme ultime de réussite sociale pour la Rue, et la société dans son ensemble. Le scélérat qui arborait le survêtement du Bayern Munich à Scampia l’a troqué pour une fourrure et des pierres précieuses… Tout simplement, c’est la richesse exubérante comme revanche sur son ancien soi, permise avant tout par le triomphe musical : touchés par la grâce, les disques se sont changés en platine et en or, et celui qui n’était rien prend ses quartiers à la Maison Baron Rouge. Enfin, Julien est reconnu à travers SCH comme accompli artistiquement :

Toutes les tess’ de France me disent que je suis un artiste (Allo Maman)

« Prolétaire devenu aisé »

Cependant, malgré cette ascension éclair, tout comme le mafieux qui se doit de ne pas négliger ses racines, Julien ne peut oublier les siens et d’où il vient. L’alimentation devant laquelle lui est ses amis de toujours ont tant de fois refait le monde demeure son refuge. Et il ne veut pas qu’on puisse penser que cette ascension a altéré sa personne.

Pense à moi comme si j’étais jamais parti du quartier
Nos rues, mon cœur y était
J’connais par cœur le quartier
J’veux y vivre encore un été (Cartine Cartier ft Sfera)

Mais cette percée l’a changé. Elle les a changé tous les deux. Tout comme la violence criminelle, la fortune a ses revers. Dans l’ascension, le rappeur s’est éloigné de ceux qui comptaient pour lui (intentionnellement ou involontairement), et s’est enfermé dans cette avidité sans fin qui ronge son être. Et le temps presse.

La solitude

Qui veille sur lui ? Qui veut sa place ? Est-c’qu’il fait semblant ?
Est-c’qu’on reconnait un traitre à la moiteur de ses mains ? Tout ça, c’est des questions qui ne nécessitent pas d’réponses pour lui, il sait. Il a beau avoir une équipe solide, des amis fidèles, il sait. Il sait qu’il a pas plus loyal que son Beretta 92FS.
 

Julien et SCH arpentent désormais les Champs-Elysées d’un pas assuré. Mais ils les arpentent seuls, plein d’amertume. Constamment, c’est la peur d’un coup de poignard dans le dos qui les hante. Comment Jvlivs pourrait-il faire confiance quand Brutus peut le trahir à tout moment ? La violence engendre la violence, et le succès, la jalousie. Ainsi, seul un isolement contraint et forcé le préviendra de finir trahi par son frère comme Michael Corleone.

Mes potos sont tip-par, jcrois qu’en mon Beretta (Le Code)

Julien a allumé des cierges pour les proches qui se sont éloignés ou l’ont quitté, SCH a réduit en cendres ceux qui auraient pu le trahir. Plus de confiance possible en qui que ce soit, même en l’amour qui n’a plus de visage.

« Un revenant qui prend possession d’un corps pour crier la vérité »

La quête perpétuelle du chiffre devenant la seule en laquelle ils croient, souffrance et solitude ne vont qu’en s’accentuant, immuablement. Une soif intarissable, une addiction du scélérat. Et progressivement, dans une musique qui n’a pas vu le jour depuis longtemps, et dans laquelle le rappeur peut exprimer ses états d’âme, la seule monnaie est devenue le temps. Ce temps qu’il a perdu, qui lui a filé entre les doigts, et qu’il essaye de retrouver pour s’éloigner de la fin. Temps gâché que même des milliards ne pourront pas rattraper. Un temps qui l’effraie et qui lui a pris son père.

Une seule vie donc le temps presse Et le ciel nous fait des dessins (Otto)

Résigné par moment, la faucheuse vole à ses côtés. « Est-ce que quelqu’un le verra mourir » ? Prêt à partir selon les derniers mots de son chef d’œuvre, dédiés à sa mère :

Seul devant Iblis tant que Maman me dit : “Mon fils, t’es un homme”  (Bénéfice)

Mais nous ne sommes pas prêts à le voir partir.

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