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Samuel Lamidey

Musique

“Les étoiles vagabondes” de Nekfeu, les secrets d’un succès en diamant

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Derrière sa prouesse commerciale, capable d’offrir à son album une parure de diamants en 9 mois, Nekfeu a aussi et surtout ouvert une nouvelle porte de conception artistique, portée par un travail cinématographique, plastique et musical.

Noyé dans les chiffres. Moins d’un an après sa sortie, Les étoiles vagabondes de Nekfeu a empilé records et statistiques, jusqu’à être couronné disque de diamant. La troisième fois, déjà, pour le Fennec. Une performance éblouissante, qui semble résumer inlassablement le phénomène d’un album encore écouté près de 4000 fois par semaine, neuf mois après sa sortie. Plus personne ne parle d’art, de musique, de rimes. Les étoiles vagabondes n’est plus qu’un tas de calculs et de streams, sur lesquels médias et fans s’écharpent. Comme si, derrière sa pochette sous-vide, ne se dissimulait qu’un simple produit de consommation. Oui, Les étoiles vagabondes est noyé dans les chiffres.

Personne n’y est indifférent, d’ailleurs. Et clairement pas Interlude, nous qui avons perpétuellement confronté Nekfeu à ses confrères PNL et Ninho, dans une course pour le diamant. Nous qui avons décelé, à travers articles et analyses, les plus fines particules statistiques capables d’asseoir, à nouveau, l’hégémonie commerciale de l’artiste. Mais nous qui, toutefois, n’avons jamais douté des ressources de Les étoiles vagabondes. Car derrière cet amas d’algorithmes et de certifications, Les étoiles vagabondes ne doit sa réussite commerciale que par sa pure réflexion artistique. Un alliage dément entre l’art et la communication qui ouvre des perspectives immenses pour le futur du rap français.

© Samuel Lamidey

Tout part d’un film-documentaire

Se poser autour d’une table, et réfléchir. Nous sommes en 2017 et comment faire mieux ? Feu est déjà diamant, Cyborg le sera certainement. Mais Nekfeu navigue en eaux troubles, doute de sa musique. L’équation était simple : ne plus parler, mais faire de soi. Plus de réseaux sociaux, plus de médias, plus d’interviews. Mais parler quand même. S’exprimer. L’artiste n’affiche que quelques rares certitudes : il n’a désormais plus rien à prouver, et sa fan-base, immense, le suivra où il ira. Au Japon. À Los Angeles. À la Nouvelle-Orléans. En Grèce.

Ces expressions ont été capturées par la caméra de Syrine Boulanouar pendant près de trois ans. De ces moments de vie, de ces doutes, de ces quelques moments scriptés est né un film-documentaire. Les étoiles vagabondes. C’était ça, l’épicentre de ce nouvel album. Un rendez-vous au cinéma, un événement national. Au détour de quelques très sobres commentaires sur ses réseaux sociaux, et quelques affiches placardées dans toute la France, Nekfeu a appelé ses fans dans les salles obscures pour une expérience artistique. La séance sera unique, et contraint le spectateur à y participer.

Tout était millimétré. Le film commence à 20 heures, et dure 1 heure 26. À 21 heures 26, l’album doit être disponible sur les plateformes de streaming pour que le spectateur puisse mettre en musique les images qu’il vient de découvrir. L’expérience est folle : lors de la première écoute, on se plaît à revoir les personnages du film déambuler sur les instrumentales. En ayant vu le film, Les étoiles vagabondes, l’album, est presque incritiquable. La pertinence des images et du son est trop inédite, trop originale pour être éreinter. Dès lors, apprécions, les semaines suivantes serviront de prétexte à l’analyse.

«Il est recommandé d’être en possession des deux albums afin de suivre ce mode d’emploi»

47 564 ventes plus tard, Nekfeu boucle sa première semaine d’exploitation. Moins que Ninho, moins que PNL quelques semaines auparavant. Moins que Booba, que Damso, qu’Orelsan. Bref, moins que les poids lourds du rap français. Mais tout est prévu, tout est réfléchi dans l’extrême promotion artistique de l’artiste. Au bout de sept jours, Nekfeu et son partenaire de conception, Raegular, dévoilent l’éblouissante version physique de l’album. Laquelle vient quelques jours pour plus tard pour protéger l’album des leaks. La force du secret.

Ce disque sous-vide est conceptuel. Un album presque pas fait pour être ouvert, tel un objet de collection. Un objet de collection vendu 37 000 fois dès sa première semaine, de quoi offrir un disque de platine à Les étoiles vagabondes en deux semaines. La simple esthétique physique de l’opus pourrait résumer toute sa stratégie créative : originale, conceptuelle et efficace. La version physique a tout pour plaire, tout pour booster les ventes de l’opus, mais relève également d’une fascinante ingéniosité artistique. Et ça plaît, évidemment.

Et que dire du double album ? La construction est parfaite. Avec Expansion, Nekfeu a certainement réussi sa plus belle prouesse commerciale et artistique : assouvir les plus fous fantasmes des théoriciens du net. En glissant des anomalies au cours de son opus, Nekfeu avait entretenu, comme tout grand projet, l’idée d’un second album. Sauf que là, il est sorti. En plein après-midi, sortant le clip de “Sous les nuages”, la tracklist de Les étoiles vagabondes a gonflé jusqu’à 34 morceaux.

Une oeuvre cross-media avant-gardiste

L’effet est explosif, à deux échelles. La première, commerciale, évidemment. En troisième semaine, Nekfeu bénéfice de l’élan du renouveau et maintient son album aux premières places des ventes avec 39 000 ventes. Mieux, en quatrième semaine, il avait anticipé la sortie physique de son opus. Laquelle vient compléter la première version de Les étoiles vagabondes et oblige, quasiment, l’auditeur à acheter cette nouvelle version pourvue d’un manuel d’utilisation. Et bim, 47 000 ventes en quatrième semaine.

La seconde est artistique, encore une fois. Les étoiles vagabondes: Expansion est le fruit de tout le cheminement fou et démesuré de Nekfeu et Diabi. Le produit final, scindé en plusieurs éléments afin de jouer avec l’auditeur et chargé de promouvoir ces années à vagabonder entre les continents : film, album, travail plastique. L’album est un tout. Les éléments qui l’entourent ne sont pas des vecteurs promotionnels mais des morceaux d’une oeuvre cross-média ambitieuse. Plus qu’un simple rappeur, casque audio sur les oreilles, Nekfeu s’est mué en chef d’orchestre. Jamais l’artiste n’a perdu le contrôle de son projet. Il a simplement puisé dans les ressources modernes de l’industrie musicale pour bâtir un univers, achevé sur Netflix, quelques mois plus tard.

Maîtrise des horaires de publication sur les plateformes de streaming, imagination plastique de ses albums physiques, coordination avec les cinémas nationaux : Les étoiles vagabondes: Expansion est une plongée dans ce que le rap n’avait, jusqu’alors, proposé de mieux en terme d’expérience artistique. De quoi ouvrir d’immenses perspectives pour le futur du rap. Alors, au-delà de son diamant, boosté par un nombre de tracks avantageux et une communauté ultra-fidèle, Nekfeu aura réussi à promouvoir une nouvelle idée de ce que l’on peut attendre d’un album de rap. «Nous, on va changer ça». 

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