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Musique

La véritable histoire de Damso

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damso histoire
© Ojoz

Alors qu’il a livré une fresque sombre et expérimentale avec QALF, la maturité et le recul acquis par Damso dans ses titres et ses interviews, dressent une série de leçons de vie sombres et charismatiques. 

Il est serein, posé, souriant. Il rêve d’un studio dans une caravane, de faire sa musique, et surtout qu’on ne le fasse pas chier. On dirait presque un autre Damso. Car après plusieurs années d’expériences humaines fortes, Damso a incorporé dans QALF des tranches de vie qu’il n’avait jusqu’alors qu’effleurées. Plus touchant encore dans ce nouveau projet et ses apparitions médiatiques, Damso met ses certitudes et sa sagesse au profit d’un album à l’ambition artistique critiquée, mais à la profondeur immense. QALF se lit comme un essai où se recense l’idéologie captivante d’un artiste parfois clivant, mais aussi dénonciateur, sincère et courageux. Bienvenue donc dans l’univers d’un amoureux de l’art qui passe des heures à écouter des bruits de l’espace, mais qui a mis l’entièreté de son vécu au service d’une musique ruisselante d’une destinée écorchée. Parlons des leçons de vie de QALF, parlons de la véritable histoire de Damso.

Damso, une enfance au pied de la mort

Dans les rues d’une ville qui l’a vu grandir, il se souvient d’une époque de crise, traversée par la guerre. Alors qu’il dévoile son troisième album, Damso n’a pourtant jamais été aussi proche de son enfance. Pour QALF, il est revenu en République Démocratique du Congo, pour promouvoir ses origines aux travers de son nouvel album. Et non pas l’inverse. Vagabondant dans les artères de Kinshasa, il déploie intimement ses souvenirs. «À l’époque, ça tirait de tous les côtés, ça hurlait de partout, raconte-t-il au Parisien. Il y avait des pillages, des viols. Miraculeusement, nous n’avions pas été touchés jusqu’à ce que des voisins nous dénoncent car nous avions de l’argent. En pleine nuit, toute la famille a dû fuir en s’entassant dans une Jeep avec quelques affaires pour se réfugier dans un petit appartement de 20 m2 en immeuble, dans le quartier de la Gombé. J’étais gamin et je ne comprenais pas ce qu’il se passait. »

Son père est cardiologue, sa mère sociologue. Il a également deux grands frères, Jean-Michel, trois ans de plus et Christian, onze ans de plus. Eux-deux sont revenus vivre à Kinshasa, après avoir vécu en Belgique. Et malgré la violence de ces événements alors qu’il n’avait pas encore 10 ans, Damso n’est pas traumatisé. Peut-être parce qu’il a pris tout ça avec lucidité ou une pointe de fatalisme. «Un homme s’est fait tuer sous mes yeux, j’ai entendu le bruit de la balle de kalash qui traverse un corps, poursuit-t-il pour le média francilien. À ce moment précis, je n’ai pas eu peur, je n’avais aucune émotion. Je me disais : voilà, on va mourir aujourd’hui et ça va se passer comme ça. Et mon père nous a encore une fois sauvé la vie en nous sortant de là. A ce moment-là, j’ai réalisé qu’il y avait des vies plus importantes que d’autres. En Europe si tu tues dans la rue, tu vas en prison. Ici, parfois non.» 

Malgré l’épouvante de certaines scènes, Damso y voit toujours l’aspect le plus positif qui soit. Certainement, parce qu’autour de lui, ses proches ont fait preuve d’une force énorme pour surpasser les épreuves de la vie. Comme lorsque son frère a perdu un oeil.  «Ce qu’il s’est passé, je ne sais pas si je peux vraiment raconter car ce sont des histoires un peu sombres. Mais oui, il a perdu son oeil malheureusement, et il est très fort car il vit avec», confie-t-il auprès de Clique.  «”Suffit d’un oeil a dit l’Illuminati”, c’est un peu noir, mais ça veut dire que ça va aller. C’est aussi ma manière à moi de dire : “Mec t’es chaud”. Malgré ça, il n’est pas resté dans le sombre, dans les histoires.»

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Damso © Ojoz

Damso : «J’ai monté un plan de carrière»

Dans ce parcours délicat, Damso puise une motivation inébranlable. Presque folle. En Belgique, il se prend d’amour pour le rap, qu’il découvre auprès de son grand-frère, justement. Lors de la promotion de Lithopédion, il confiait d’ailleurs auprès de Moustique qu’il n’était clairement pas le meilleur rappeur de la famille. «J’étais non seulement mauvais, mais lui était très fort. Je me rendais compte qu’il y avait encore du boulot. Alors je me suis entraîné à fond. J’écrivais et quand il venait me provoquer en freestyle, je faisais celui qui s’en foutait, car je ne me sentais toujours pas à la hauteur.» 

Mais il rappe, tout le temps. Passionné par le rap américain, et notamment Bone Thugs-N-Harmony qu’il cite régulièrement en interview, il aiguise ses rimes, se découvre tout un monde. «Un jour, j’ai eu une discussion capitale avec ma mère, reprend Damso pour Le Parisien. Elle voyait que mes résultats n’étaient pas dingues. Mon esprit était ailleurs. Je lui ai demandé à partir de quelle somme mensuelle, sans étudier, je pouvais réussir ma vie ? 3 000 € ? 5 000 ? 10 000 ? J’ai eu un déclic et je me suis dit : “Je vais me faire de l’argent, je vais percer”. Je me suis entraîné à répondre à des interviews tout seul, j’ai monté un plan de carrière.» 

Lequel commence par une décision cinglée : prendre ses distances avec sa famille et devenir SDF, avec comme seul abri la gare du Midi, à Bruxelles. Dos au mur, Damso doit briller et mettre à exécution ses certitudes. Trente-quatre centimes, ce serait tout ce qu’il avait dans les poches pour mener à bien son projet. Le salut viendra de Miami, tandis que Booba le repère et lui propose de poser sur sa mixtape OKLM. Étincelant avec “Poséïdon”, il sera ensuite invité sur “Pinocchio” pour frapper au coeur du rap francophone. L’histoire est en marche, et Damso en sourit. Car désormais, ce sont ces mêmes trente-quatre centimes que l’on retrouve floqués sur la cover de QALF, en tant que nom de son label. Une revanche symbolique et puissante.

«C’est devenu normal pour les Africains de passer en dernier»

L’apparition d’un premier panneau publicitaire entièrement rouge à Kinshasa, début septembre, le suggérait : Damso comptait mettre l’Afrique au premier plan de sa promotion. Il a donc attiré en République Démocratique du Congo de nombreux médias francophones, chargés de couvrir la sortie de l’autoproclamé «album le plus attendu de l’année». En France et en Belgique, les journaux sur place diffusent des images de Kinshasa, transmettent la voix d’un Damso qui érige sa ville natale en figure de proue de la musique internationale. À partir de là, son ambition est déjà comblée : il veut profiter de ses propres feux de projecteur, pour les braquer sur ses origines. Au final, sobrement laisser l’Afrique occuper le premier rôle. Pour une fois.

«En général, on finit une tournée européenne bien comme il faut, et ensuite on va créer ici et là en Afrique, parfois deux ans après la sortie d’un album. Tout ça parce qu’on s’en fout. Les gens ne se sentent pas valorisés, explique-t-il auprès de LibérationBlack Lives Matter, c’est très bien, mais j’ai pas senti que c’était pour le Noir africain. Comme s’il y avait deux Noirs : le Noir propre et un autre qui n’existe pas. C’est devenu normal pour les Africains de passer en dernier. La preuve, c’est que je le fait que je sois ici, c’est incroyable, Alors que ça devrait être normal.»

Lui qui manifestait dans les rues de Bruxelles lors du mouvement des Black Lives Matter quelques mois plus tôt, évoque dans l’introduction de QALF qu’après avoir briser leurs chaînes, les Noirs devaient désormais briser le silence. Comme s’ils avaient été enchaînés à autre chose, depuis. Cette philosophie se couple d’un besoin de mettre l’accent sur une éducation historique nouvelle, portée sur «l’histoire du monde». Il en parle auprès de Tarmac : «Si tu sais ce qu’il se passe ailleurs, tu vas comprendre l’autre, tu vas le respecter. Tant que tu ne sauras pas, tu vas le dénigrer, car c’est un réflexe humain aussi. (…) Si tu penses connaître l’Afrique parce que tu as déjà goûté du pondu et du mafé, c’est triste».

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Damso © Ojoz

Le détachement des réseaux sociaux

On en vient donc à cette histoire de caravane, et de studio ambulant. Selon son plan de carrière, Damso aura tout fini en 2022, comme une mission accomplie. La transition de Lithopédion à QALF aura été humainement charnière pour l’artiste. Déjà, par rapport à sa mère, malade. Il se confronte une nouvelle fois à la dureté de la réalité et d’un système médical qui nécessite un budget important. «Ça coûtait cher, avoue Damso sur Clique. J’aime ma mère, mais ça demande des thunes. Si j’avais travaillé dans une épicerie, j’aurais pas pu. C’est une maladie très rare, qui demande des soins, beaucoup de choses.» Alors Damso se plonge dans QALF et fait des concessions. «C’était son anniversaire quand j’enregistrais, et j’ai pas été la voir. Parce que je faisais du son et il faut que je cartonne. C’est une réalité».

Une période qui le rattache à l’essentiel. Un essentiel qu’il trouve également auprès de son fils, Lior, 3 ans et demi. Il lui dédit le morceau “Deux toiles de mer”, en samplant même un appel téléphonique qui permet de faire le pont au milieu d’une fresque en deux parties. Le prénom Lior, qui fait référence à la lumière, semble définitivement allumer un halo au milieu du personnage sombre que représente Damso. Souvent trop loin de son fils, à cause de son travail, le rappeur bruxellois confie un manque éperdu. Il s’auto-qualifie même de père absent, une plaie béante pour un parent. Mais il ne lésine pas sur l’éducation, et lui transmet son amour des mots. «Au plus tôt il pourra parler, au plus tôt il pourra demander ce qu’il veut. Et plus il pourra demander ce qu’il veut, plus il pourra avoir ce qu’il veut»,.

«Tu m’as changé», lui avoue-t-il d’ailleurs dans QALF. Et les deux années qui séparent Lithopédion de QALF marquent définitivement ce nouveau Damso, volontairement éloigné des réseaux sociaux, au profit d’un intérêt retrouvé pour la musique. Finalement, comme s’il s’était échappé le temps d’un instant du plan de carrière qu’il avait dressé dans sa chambre, à Bruxelles. Dénonciateur, avec sa plume crue mais sincère, l’artiste n’a jamais semblé aussi fidèle à lui-même. La distinction entre Damso et William est d’une délicate finesse, tant les deux se répondent au fil d’un album généreusement dépourvu des artifices promotionnels d’un artiste pourtant maître de l’occulte auparavant. Désormais, tout est plus concret, réel. Damso est authentique, et l’histoire qu’il narre dans QALF est véritable.

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