Self-made Josman, success story à l'américaine Self-made Josman, success story à l'américaine

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Self-made Josman, success story à l’américaine

Crédit photo : Florian Aeby

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Deux semaines après la sortie du sensationnel J.O.$  du Vierzonnais, il est grand temps de revenir sur le parcours étonnant du plus américain des rappeurs français : une success-story digne de l’American Dream avec comme héros un self-made (Jos)man. Un parcours, une mentalité et une imagerie musicale semblable à de grands rappeurs américains au premier abord. Mais un personnage unique, bien plus profond et torturé.

“Started from the bottom now we’re here”. Quelques mots qui pourraient résumer le parcours de José Zengo : originaire d’une ville de 27 000 habitants, seul rappeur du département selon le site Genius, sans contact dans le milieu avant son arrivée en région parisienne. Josman est maintenant représentant de la marque Jordan, enchaîne les millions de vue sur Youtube, et apparaît comme l’une des grandes figures de la relève du rap français. Tout cela malgré (ou grâce à) un ensemble de similitudes avec ses ses collègues outre-Atlantique.

Josman : success-story à l’américaine ?

Clip “Sourcils froncés” (Marius Gonzales)

L’ego du Battle-MC

T’as voulu voir Vierzon, et on a vu Josman.

Pourtant Cher à son cœur, le jeune rappeur/producteur autodidacte quitte son fief natal à la fin de son adolescence, pour rejoindre le centre névralgique du rap français : la région parisienne. C’est l’occasion pour lui de s’adonner à une épreuve presque rituelle pour tout prétendant MC : les « battles ». En effet, ces joutes verbales souvent improvisées trouvent en grande partie racine aux États-Unis à la fin des années 70, et sont rapidement reconnues comme synonyme d’initiation et de test. Cette pratique s’est progressivement répandue au cœur de la capitale depuis la fin des années 90.

Ainsi, ces battles témoignent de la volonté du participant de s’illustrer et de se perfectionner selon des critères constitués au Nord du continent Américain : la qualité d’élocution, la prestance, la puissance verbale… Tout un ensemble de critères qui inspirent Josman au début de sa carrière. Open-Mics, concours d’improvisation, battles… le jeune vierzonnais les enchaîne, pour finir par remporter « l’End of the Weak Paris » en 2013, comme s’il voulait marcher dans les pas de géant du héros d’8 Mile, interprété et inspiré de Marshall Mathers.

Compétition d’improvisation originaire des Etats-Unis, l’EOW se place aux côtés des Rap Contenders comme l’une des grandes battles de la capitale. On peut en prendre pour preuve la victoire du stupéfiant Alpha Wann en 2011. La performance de Josman lui permet donc d’aiguiser son flow et de faire ses premières armes sur le chemin plein d’embûches vers les portes du succès. Un chemin tracé par certains rappeurs américains, plus techniques et terre-à-terre, qui ont su l’inspirer (Lil Wayne, Busta Rhymes, Schoolboy Q… ). Dans cette démarche formatrice, c’est l’importance de « kicker » qui est préconisée : le rappeur souhaite perfectionner ainsi qu’attester de sa technicité et spontanéité, pour asseoir le début de sa carrière sur des fondations solides. Josman peut désormais s’attaquer au rap game avec un autre passage obligatoire : l’ego-trip. Un genre très populaire en France, mais instauré par les Américains. Comme il le rappe lui-même dans R.A.P. : « Mes paroles animées par la mégalomanie », et le morceau “Narcisse” en reste la meilleure démonstration de son premier projet :

« J’pense que j’suis l’plus chaud sa mère, J’ai pas d’flow nan, j’ai toute l’eau d’la terre »

Et même si cet exercice se dilue progressivement au fil de ses projets et de sa popularité, l’ego de Josman continue à pointer son nez au détour de certaines punchlines, comme dans le récent “Fucked Up 3. Une phase qui peut être mise en lien avec celle de Lil Wayne dans “D.O.A”. par exemple :

« J’ai baisé le game j’étais même pas majeur, J’avais déjà plus de flow que le maître-nageur »

« I’m in the zone like a fastball And I fuck the game up like a bad call »

Puis, en s’éloignant du côté Battle-MC avec le temps, cette fausse mégalomanie à l’américaine va se retrouver également dans son processus créatif. A la manière d’un J. Cole qui va à contre-courant de la tendance pour attester de sa dominance : « Niggas ain’t worthy to be on my shit » (“KOD”), Josman ne réalise plus aucun featuring à partir de son second projet. Et ce fort ego apparent ne s’arrête pas là. En effet, le circuit de production du Vierzonnais semble se fermer de plus en plus. Ayant appris à rapper en même temps que produire, Josman touche constamment aux productions de ses morceaux quand il ne se produit pas lui-même (même si la confiance et l’alchimie avec le génial Eazy-Dew semblent aller crescendo). Une démarche à mettre en lien avec la confiance en soi et la méfiance face à autrui, comme chez Travis Scott qui avait produit en grande partie deux de ses mixtapes, ou surtout Russ qui assure faire tout lui-même de la production à la distribution. Aussi, le fait de ne plus se catégoriser seulement comme un rappeur mais plutôt comme un artiste peut aller également dans ce sens : avec des frontières de plus en plus mouvantes dans le rap, Josman tente de développer un réel projet musical diversifié et original en mélangeant nombre d’inspirations. Le morceau “Cynisme” résume bien cet état d’esprit artistique solitaire et ambitieux, à l’américaine :

 « Je ne suis pas censé m’occuper de ce que les gens pensent, de toutes les tendances, J’dois garder dans mon cap perso, rester dans mon vaisseau »

Josman : success-story à l'américaine ?

La musique d’une égérie

En 1986, Run DMC écrivaient une ode à leurs Adidas qui allait rapidement passer triple disque de platine, et faire réaliser aux créateurs de streetwear le potentiel commercial des rappeurs. Un potentiel qui n’allait que croître avec le temps, jusqu’à même s’inverser et permettre l’affiliation de grands noms du genre avec la haute couture : A$AP Rocky et Dior. Mais la France semble progressivement se rattraper dans ce domaine, et à côté de S-Pri Noir ambassadeur français d’Adidas, Joke Pour Nike, Josman est devenu depuis peu la coqueluche d’une nouvelle marque qu’il affectionne tout particulièrement : Jordan. Conscient de son pouvoir marketing, le rappeur arbore fièrement un jersey floqué « Ici c’est Paris » dans son nouveau clip « Sourcils froncés », similaire à celui arboré fièrement par Travis Scott en concert. Encore une preuve de la connexion assumée du rappeur avec ses homologues américains, comme si c’était son tour de prendre la relève, et dans ce cas de faire le pont entre streetwear américain et grand public.

Plus qu’une inspiration, cette connexion va également trouver sa place dans l’imagerie des clips de Josman, réalisés presque exclusivement par le talentueux Marius Gonzales. Toujours différents, ils semblent pourtant toucher à chaque fois à une thématique ou une représentation répandue dans le Rap américain. La présence récurrente de la drogue, et la tentative d’imager ses effets : par exemple par la pose d’un filtre violet et vintage ainsi qu’un montage saccadé (en lien avec l’usage de la codéine) dans “Fucked Up Part. 2”, que l’on pourrait comparer au morceau “I’m Leanin’” de Meek Mill avec Travis Scott ; la liasse de billets face à une stripteaseuse dans “Sourcils froncés” comme synonyme de réussite à l’américaine selon une certaine image diffusée par le gangsta-rap, version bien édulcorée du clip “Freak no More” de Migos ; le montage enflammée de “Loto” qui ne rappelle que trop celui de “Goosebumps” de Travis Scott

Enfin, pour ce qui est de la musique du Vierzonnais en tant que telle, les influences et racines outre-Atlantique viennent à se faire sentir. Allant du « skrt », au « yeah », en passant par le « nigga » et le « fuck », ces gimmicks ponctuent l’œuvre de Josman. Une œuvre composée de quelques bangers puissants, avec des refrains efficaces et faciles à retenir, souvent composé de phrases courtes et répétées, pour un vrai turn up en live. Comme dans “Pas trop le time” où ces mêmes mots cognent dans le refrain ou dans “Biz”  : « J’fais mon biff, j’fais mon bail », un peu à la manière d’un Lil Pump qui va répéter 53 fois “Gucci Gang” dans son morceau éponyme. Mais ce serait insulter l’œuvre de Josman que de réduire sa diversité artistique à ce seul aspect, alors que sa musicalité reste extrêmement travaillée. En effet, à côté de ces bangers, on trouve des morceaux comme le groovy “WOW” ou “Vanille”, dont l’ambiance musicale est plus apaisée et posée. Sa virtuosité technique souvent alliée à celle d’Eazy-Dew apporte à son œuvre beaucoup plus de profondeur et de variété, et lui-même affirme aimer jouer avec le langage français : « Nous avons un vocabulaire beaucoup plus riche, une langue beaucoup plus complexe ».

Josman : success-story à l'américaine ?

Clip : “Loto” (Marius Gonzales)

Le succès à l’Américaine : sex, drug and capitalism

Comme dans tout style musical et même toute création artistique, l’artiste aborde des thématiques selon son propre point de vue et son propre ressenti. Toutefois, chaque style semble avoir certains thèmes de prédilection que chacun va pouvoir réinterpréter. En partie sous l’influence américaine du gangsta-rap, les rappeurs vont souvent axer leurs morceaux autour de trois grands thèmes : les femmes, la drogue et la réussite économique et sociale. Encore aujourd’hui, ces thématiques sont omniprésentes, souvent impulsées par le culte de certains Américains pour celles-ci.

Si l’on prend le cas des femmes, la relation de Josman avec elles semble souvent seulement physique, et l’image de la stripteaseuse de son dernier clip “Sourcils froncés” semble aller dans ce sens. Une relation unilatérale cultivée dans le Rap américain résumée par A$AP Rocky dans “Fuckin’ Problems” : « I love bad bitches and that’s my fuckin’ problem », et que Josman va rapidement allier à une autre addiction dans « Un zder un thé »

« Roule moi un stick bitch, fais-moi un strip bitch »

Le lien entre rappeur et cannabis n’est plus à faire. Snoop Dogg, l’un des plus grands consommateurs du milieu a même créé un fond d’investissement « Casa Verde Capital » dans cette optique. Et depuis des morceaux comme “Hill hits from the bong” des rappeurs à la main verte Cypress Hill, les références plus ou moins explicites à la « kush » sont incommensurables, que ce soit dans le Rap américain ou français. Du « Smoke weed everyday » de Dre et Snoop Dogg (« The next episode) à « THC dans l’ADN » de Josman (« High life »), il n’y a qu’un pas. Toutefois l’originalité de Josman va résider dans la consommation explicitée d’un analgésique, disparu de la vente libre en France en 2017 : la codéine. Cher à toute une branche de rappeurs américains, avec en figure de proue Lil Pump pour ne citer que lui, cette drogue reste pourtant loin des standards français. Très peu évoquent la consommation de la « Lean » dans leurs paroles (excepté peut être Freeze Corleone et sa « potion magique » pour ne citer que lui). Pourtant, Josman développe une grande partie de l’imagerie des clips et de ses textes de Matrix autour de celle-ci. Tel Young Thug qui va aller jusqu’à épeler le mot « leaning » dans « 2 cups stuffed », le Français semble apaisé par le « syrup » qu’il dilue dans son Sprite. Au fond, un seul objectif ou plutôt une seule solution demeure dans toute la discographie de Josman : la High Life :

« Sticks chargés, bouteille chargée : ça y est, j’suis dans l’ciel » (« Sprite »)

Pour finir, la dernière addiction capitale de Josman est capitaliste : l’argent. Son objectif est résumé dans cette phase de Big Sean, et est partagé par une grande partie du Rap Game outre-Atlantique : « I got 99 problems, gettin’ rich ain’t one » (« All me »). Le symbole du Dollar est donc présent dans deux titres de projets de Josman, et la quête du profit est constante dans ses textes :

« J’avais des zéros sur le bulletin, J’pensais aux zéros sur le bulletin » (« Loto »)

Josman : Success-story à l'américaine ?

Clip “Loto” (Marius Gonzales)

Un mal-être universel ? La complexité de Josman

Le rappeur Vierzonnais, pourtant né du mauvais côté de l’Atlantique, accumule les similitudes avec les Américains. Que ce soit dans son parcours, son imagerie, sa musique … Ses inspirations et influences semblent souvent prendre racine au nord du contient Américain. Toutefois, le personnage de Josman est au plus profond, foncièrement plus compliqué et torturé, et son dernier projet pousse ses tourments encore plus loin au cœur de la nature humaine.

Avant toute chose, il convient de souligner le rapport du rappeur à l’authenticité et l’introspection dans ses textes : « J’suis pas un voyou » (« Doobie »). Il se décrit comme un rappeur « comme tout le monde », dépeignant la réalité de son quotidien et sa vision du monde.  Loin de l’outrance et du fantasme américain romancé : une sombre perception hautement imprégnée de mal-être, lui permettant de prendre du recul sur ces thématiques classiques.

Ainsi, son rapport à l’argent et la drogue est bien plus complexe. Au fond, il ne cherche qu’une solution à ce mal-être permanent qui l’habite, comme il le décrit par exemple dans le tragique « Ce soir j’achèterais un flash » :

« L’argent ne fait pas le bonheur, paraît qu’c’est pareil pour la beuh
Mais donnez-moi un peu les deux, c’est clair, j’s’rai moins malheureux »

Un sentiment universel de profonde tristesse semble habiter son processus créatif. Plus qu’une inspiration issue d’un quelconque pays, Josman s’appuie sur des sentiments mélancoliques partagés par l’être humain.

« J’ai déjà perdu un quart de siècle » (« Fucked Up 3 »)

Au fond, il veut accumuler l’argent seulement « pour être confortable » (« 000$ ») et avoue ne pas en avoir encore assez par un retour à sa réalité, contrairement à certains Américains qui demeurent toujours dans le paraître et le « bling-bling » :

« P’t-être que demain j’serais au top, j’serais p’têt la pierre angulaire
Pour l’instant, j’ai l’Franprix flow, j’mange des ‘dwichs triangulaires » (« Jeune n**** »)

Même chose pour la drogue : « j’psychote trop sans mes psychotropes » (« Matrix »). Et pour ce qui est de la gente féminine, il avoue parfois ses fautes et faiblesses (« excuse-moi si j’suis maladroit mais j’suis pas un de ces négros qui flambent » « WOW »), et parle d’amour dans « XS » : « J’suis avec celle que je voulais ».

Finalement, son mal-être semble tel qu’il ne peut apprécier la société dans laquelle il vit. Comme dans son second projet, il invite les individus à sortir de la « Matrix ». Cette matrice qui nous enchaîne : « réseaux sociaux, médias vous manipulent » (« Fais avec »), Josman essaye de s’en libérer par sa musique où il assène de grandes critiques sociétales :

« Faut faire tomber les masques de ceux qui critiquent les masses » (« Sprite »)

« Comment peut-on être aussi pauvre d’esprit dans un pays riche » (« Vanille »)

Finalement, mélancoliquement, la vie que Josman souhaite mener est celle de la « High Life », « Pas la belle vie de rêve, mais la belle vie avec ce qu’on a » :

« Fuck la tise, fuck les clopes, fuck les réseaux, fuck les blocks
Fuck les likes, la fame, les strass, fuck les hoes, les tains-p’, les tasses » (« Jeune n**** »)

Et même (un) Dieu, souvent présent dans ses textes ne parvient plus à lui redonner une joie de vivre même artificielle :

« Et même si au fond, j’ai la foi, c’est de trop loin que je vois
Le ciel est beaucoup trop grand, j’tiens pas l’futur entre mes doigts » (« La plaie »)

Dans J.O.$, Josman réussit donc à nous dépeindre une réalité qu’il perçoit pourtant comme si sombre, mieux qu’il n’a jamais su le faire auparavant. En mélangeant les ambiances, et en diversifiant les thématiques abordées, la musicalité et la profondeur du premier album de Josman va bien plus loin que la seule inspiration américaine. Josman n’est pas un rappeur américain, ni un rappeur français. Josman est un rappeur humain avant tout.