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Cashmire : « Le rap français, c’est une putain de culture»

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Rappeur du 18e arrondissement, Cashmire est un visage encore méconnu de la scène hip-hop française, mais taillé pour s’y imposer. Inspiré, inspirant et insatiable artistiquement, il se construit un univers sur mesure, à l’échelle de son ambition, avec précision et patience. 

Cashmire a la garde de robe et le flow des plus grands et pourtant, c’est une personnalité timide qui décroche au téléphone. Confinement oblige, c’est via Facetime qu’il se présente, avec son franc-parler et son épatante maturité artistique. Baigné par une mentalité américaine de crew avec son collectif RCHAOS, il s’avoue volontiers défenseur d’une culture hip-hop française qu’il juge vaste et influente. Entre street, fashion et multi-visage artistique, rencontre et découverte.

Interlude: Nous t’avons découvert avec le morceau “Nouveau Glock” et ton freestyle remarqué pendant le Planète Rap d’ S.Pri Noir, comment s’était faite cette connexion ?

Cashmire: À la base, j’étais avec un label indépendant du 18ème, JNR INDUSTRY qui est géré par les “grands” de cette zone. Il y a pas mal de rappeurs de ce quartier qui ont fait leur début de carrière avec JNR. C’est un peu comme la “mafia”, c’est eux qui m’ont poussé à rapper avec Jackmaboy un autre rappeur de la zone. Au début, je ne prenais pas ça au sérieux, ils sont venus me voir et ils m’ont lancé. J’avais déjà sorti quelques morceaux sur Soundcloud mais c’était juste pour voir. Et ce label JNR Industry est géré par BIO OG et par Laza Blow qui est le cousin de S.Pri Noir. Donc la connexion s’est faite naturellement, il lui a parlé de moi et on a été invité avec Jackmaboy.

Tu viens du 18ème, tu le revendiques haut et fort, parle moi de ton quartier.

Le 18ème, c’est là où j’ai fait mes premières classes. J’ai tout commencé là bas. Même avant le rap : mes amitiés d’enfance, mes premiers doutes, mes premières déceptions amoureuses, mes premiers foots, mes premières heures de colle. Je suis un vrai bambin du 18 ! À 13 ans, on m’a envoyé à l’internat parce que je faisais des bêtises et je crois que c’est la première fois que je sortais de l’arrondissement. J’étais choqué de voir que la vie ailleurs était différente. On est comme enclavé dans un quartier, tu es petit, tu n’es pas trop conscient, tu penses que toute la vie se résume à ce que tu connais. T’habites Paris donc ça doit être comme ça un peu partout. Et puis, tu sors et tu te rends compte que pas du tout, il y a des choses différentes !

Il y a beaucoup de rappeurs dans le 18ème, Hugo TSR, Georgio, c’est des mecs avec qui tu es plug ?

Depuis que je fais plus de choses dans le rap, avec Georgio on s’entend pas mal, on parle, on se donne de la force. Hugo TSR, c’est un mec un peu plus discret. Mais en vrai, je ne vais pas te mentir, mes contacts ils sont dans la rue. Évidement, il y a beaucoup beaucoup de rappeurs dans le 18e, mais après, les gens qui me connaissent depuis que je suis petit et qui me voient grandir c’est plus des mecs comme SLKRACK, Jackmaboy, des mecs un peu plus de la rue. Et pour en revenir à Georgio, je respecte vraiment ce qu’il fait et qui il est. J’espère qu’un jour on réalisera un truc ensemble. C’est un brave, avec le coeur sur la main, il fait pas la star. Il y en a d’autres, dans ce quartier, pour moins que ça il font les reusta.

On va parler de ton collectif aussi, c’est quelque chose de très important pour toi.

Le RCHAOS, c’est le destin qui nous a fait nous rencontrer dès le premier jour. On est tous des créatifs, c’est pas une histoire de mecs qui sont autour de moi qui font mes clips. Je suis moi même un membre du RCHAOS. Pour notre rencontre, on est en 2017, je commence à rapper. Il y a un pote à moi qui est dans le RCHAOS, Julien… En vrai, j’ai du mal à te raconter tout ça car on s’est rencontré de manière super naturelle, et j’ai du mal à relater les faits. Mais chacun connaissait une ou deux personnes et on a tous ce truc fort de médium artistique. Il y a des peintres, des designers de vêtements, il y en a qui font de la DA, il y a Léa ma manageuse. Il y a deux artistes des Beaux-Arts, il y a aussi des photographes. C’est peut-être moins beau pour le storyteling mais la réalité c’est que tout le monde se vaut. À la base on était comme un MOB, comme une équipe. On traînait ensemble, et on avait enfin trouvé les personnes qui nous convenaient. Les personnes avec qui tu peux vraiment parler d’idées, parler de références, donner des critiques d’albums un peu poussé. J’ai vraiment trouvé un MOB qui me ressemble. Vraiment.

Comment ça t’es venue cette fibre artistique ? Tu l’as capté comment ? Tu fais du graphisme aussi ?

Non pas du tout, moi je suis un artiste musicien. Mais je pense que j’ai des visions, des idées, des directives, de ce que je veux faire, comment je veux le faire. J’ai des préceptes en tête. J’irais pas jusqu’à dire que je suis un artiste plasticien ou graphiste, moi mon truc c’est la musique et c’est clairement ça que je fais de bien. Cette fibre, elle m’est venue par les inspirations, assez jeune, avec mon parcours, mes environnements, ce que j’ai vu, ça m’a mis tout de suite beaucoup plus proche du rap que de n’importe quel style musical. Je me sens légitime à faire du rap, je me sens légitime à relater ces trucs là. Aujourd’hui, le rap c’est ouvert à tout le monde, mais j’ai vu et vécu des trucs qui me rendent grave légitime à faire du rap. Je vois pas qui peut venir me dire le contraire. Avant d’aller à l’internat, à 11 ans je suis allé aux États-Unis et j’ai vécu un peu moins d’un an à Baltimore. En gros, j’ai fait 18ème, États-Unis, province et je suis revenu à Paris. J’étais jeune, j’avais l’esprit un peu plus ouvert et j’ai commencé à m’intéresser beaucoup aux chansons et aux écrits. Je me souviens qu’à cette époque j’aimais beaucoup lire. Je lis encore mais je n’ai pas la même fouge : avant, je dévorais les livres. Et je pense que tout ça, ça s’est mélangé en 2011 / 2012. Il y a grave des artistes de la scène de maintenant que j’ai découvert tôt, et ça m’a beaucoup influencé.

Ton style est très varié, tu as un univers qui oscille entre la street et le fashion, on voit vraiment que tu as puisé tes influences à gauche à droite et que tu les as réuni pour te faire ta propre identité.

Mon style s’est fait super naturellement. Je me rappelle des casquettes NEW ERA avec la visière plate, je les mettais à l’ancienne, avec les montres BAPE. Au quartier ça faisait polémique. Tu peux aller voir toutes les personnes du 18 et tu verras, personne va te dire : «Ouais Cashmire il s’invente un rôle, il est comme ça depuis 2 ans». J’ai toujours été dans mon truc. Je pense que la musique que ma mère écoutait a beaucoup jouer aussi. Elle écoute pas mal de chanson française genre Gainsbourg, Brel, Arielle Dombasle, des crooners aussi comme Julio Iglesias. Des artistes comme Cesária Évora également. Quand on était petit, elle écoutait que ça donc ça m’a mis dans le bain. Je m’en rendais pas vraiment compte mais, quand tu es petit et que tu connais des chansons d’Aznavour par coeur, ça te rentre en tête, les mots, etc…

En grandissant, je suis tombé sur 50 cent (rires), et là j’ai commencé à faire des liens. Ensuite vers l’adolescence, j’ai découvert Kendrick Lamar, A$AP Rocky, Travis Scott vers 2011, 2012. J’écoutais du rap français de part la culture mais en vrai, je connais bien le rap français, les classiques, les albums qui ont marqué l’histoire du rap français, les mecs qui ont marqué le rap français. Mais le truc qui m’a inspiré ça a toujours était le rap US depuis que je suis petit même si je mets pas le truc en avant, car aujourd’hui, notre culture, elle est lourde. On a rien a leur envier, mais dans ma création artistique, ça a toujours été un gros moteur. Surtout quand tu vois des évolutions d’artistes. Quand tu suis des mecs qui sont partis de rien, des SDF à New-York que tu découvres dans les crédits de l’album de Kanye West, des mecs genre Travis Scott qui sont entre Pharell Williams, Gesaffelstein, Brodinski et Nabil. T’apprends que dans une semaine il sort Owl Pharaoh. Donc tu cliques, t’écoutes le projet et tu te rends compte que ce mec il va marquer les prochaines décennies. Sauf que moi je me rends compte de ça et j’ai 13 piges donc forcément ça inspire de ouf.

Quand tu dis que le rap français n’a rien a envier au rap US, je capte complètement ce que tu veux dire et je pense que grâce à des artistes comme toi, à ton collectif et toute cette fibre artistique on peut être fiers de défendre notre culture française.

Nous c’est du rap français, on est fiers. Tu vois, les gens qui écrivent en anglais, je leur dis tout le temps : «Pourquoi tu fais le trucs en anglais, fais le en français !». Le rap français c’est une putain de culture. Depuis le début, l’histoire du rap français elle est géniale, moi je kiffe. Après c’est personnellement ce qui m’inspire, je pense pas être le seul d’ailleurs vu la décadence des flows de Migos dans l’industrie, mais vas-y bref (rires). Moi ce qui m’inspire personnellement c’est la manière donc les ricains font le truc, pas tous parce qu’ils sont chelous des fois, ils se droguent un peu trop, ça les rend fous. Il y en a qui sont trop en avance.

Même en France, le public a du mal avec ceux qui sont trop en avance, il y a une notion en philosophie sur ça, c’est “le temps de cohérence”. C’est le fait d’être dans le futur et qu’on se rend compte que ton futur c’est pas de la folie, c’est vraiment le futur mais il faut un temps pour ça. C’est une notion qui existe dans tous les domaines. L’album 0.9 de Booba a mal été reçu à sa sortie, Futur aussi, parce qu’il y avait trop d’auto-tune mais les gens ont capté deux ans plus tard que le mec était trop dans le futur.

Parler de tout ça me fait forcément penser à Kanye West, tu aimes bien ?

Je te cache pas, je kiffe. C’est un personnage grave controversé, il est trop dévoué pour le hip-hop. Il en met même sa santé mentale en jeu. Les gens ont tendance à dire que Kanye est fou mais mec Kanye est fou pour toi. Il est fou parce qu’il créé trop de musique, il créé trop de contenu, de visuels, il se réinvente tout le temps. Il gère une carrière de malade, il gère un rap game à un niveau que la plupart des gens n’imaginent même pas, il gère une famille de malade, il gère une marque. Et je trouve ça respectable. Un artiste qui a autant de médium artistique. Avec Kanye, tu peux ne pas avoir aimé son dernier album mais aimer son début de carrière et aimer sa dernière paire. On peut que le respecter. C’est du business, c’est un taff. Je ne vois pas qui ne peut pas respecter ça.

Tu as récemment signé chez Sony, ça te met la pression ? Ça change quoi dans ta manière de bosser ? Tu as plus les moyens de faire ton art j’imagine ?

La signature en gros label, c’est pas un passage obligé, je dis ça pour tous les jeunes artistes qui sont en indé. Il ne faut pas qu’ils se disent que là est l’accomplissement. C’est une étape, c’est des opportunités, j’apprécie le fait que c’est beaucoup plus simple de faire la musique aujourd’hui. Là je te parle, je suis dans mon studio, dès qu’on raccroche je m’y remets. Donc à ce niveau c’est beaucoup plus facile. C’est comme si tu passes pro dans un sport et de ce fait, tu as forcément beaucoup plus de pression. Ma session studio, je ne peux pas la louper, je ne peux pas aller au studio sans exactement savoir ce que je veux et je ne peux pas sortir du studio sans avoir le morceau auquel je pensais avant d’y rentrer. Parce que tout compte.

Les gens regardent ce que tu fais, il y a des équipes derrière toi. Si on me cale une session studio et que je n’y vais pas, mon téléphone va sonner. Alors qu’avant, si je voulais pas y aller, je la décalais au lendemain. Bon, je ne suis pas du genre à ne pas vouloir aller au studio, mais c’est un exemple. Il y a ce truc où tu ne peux pas faire de la merde, tu ne peux pas expérimenter. Ou sinon, si tu expérimentes, tu le fais chez toi mais quand tu vas au stud’, tu fais du son. Et ce n’est pas plus compliqué qu’avant au contraire, tu bosses dans de meilleures conditions, c’est moins difficile que d’être en indé. Au niveau des prods, tu es amené a rencontrer beaucoup plus de gens, il y a quelque chose qui te simplifie le fait de faire la musique. Tu rencontres pleins de gens variés donc des sources d’inspi différentes. Il y a une émulation entre artistes et compositeurs. Après, tout dépend comment on prend la concurrence, mais moi je trouve que c’est plutôt bon. Tu te dois d’être plus sérieux, tu te dois de continuer d’évoluer.

Tu as un album Madame Toutlemonde qui arrive d’ici la fin de l’année, qu’est ce que tu peux déjà dire sur ce projet ?

Alors, pour les producteurs, je ne bosse pas avec un producteur en particulier, je bosse surtout en session studio, c’est plus une histoire d’entente. Je viens avec des idées de morceaux, de style sur lesquels on pourrait se placer. Et après, avec les compositeurs, on discute, on échange. Des fois on peut aussi aller jusqu’à faire la topline directement. Ça se passe instinctivement. Au niveau des couleurs sur ce projet, je cherche à faire un truc bien précis, qui a un fort caractère, très identitaire. J’ai envie de faire une musique très française avec des inspi américaines, avec des mots, des textes très français, des manières de dire les choses très françaises, des sujets très français, des thèmes très français. Faire en sorte qu’un français puisse vraiment comprendre. Tout en gardant mon truc au niveau des flows, de comment la prod cogne, des mélodies qui sonnent.

Je fonctionne avec des visions, je sais que je dois faire ce son avant même d’avoir la prod’. Sur ce projet, j’ai limite une liste de sons à faire : je sais que je dois faire un son comme ça, un autre comme ça, etc… “Bienvenue” c’est le premier son que j’ai fait. Les morceaux qui sont pas dans l’album, c’est ce que j’ai fait pour m’amuser. Je peux pas faire 60 sons et sélectionner les 15 meilleurs, je me dis que je dois traiter ça, ça, ça et ça et je le fais étape par étape. Je traite les sujets que j’ai à traiter.

J’ai le ressenti d’avoir fini le projet car j’ai traité tout ce que je voulais traiter. C’est un projet où c’est compliqué d’ajouter un morceau parce qu’il est bien. Ou même d’en enlever. C’est comme un livre, tu ne peux pas enlever ou rajouter un chapitre. Il y a vraiment un truc assez précis dans cet album. J’ai d’ailleurs d’autres sons qui ne rentrent pas dans Madame Toutlemonde parce que ce n’est pas le propos. Dans mes notes, j’ai une tracklist avec 14 morceaux et je coche, en mode : “Ça, c’est fait”. Faire le juste 50/50 entre Arielle Dombasle, Gainsbourg, Future et Travis Scott. C’est ça que j’ai voulu faire dans Madame Toutlemonde et j’en suis super fier. Vous verrez dans l’album.

Tu peux nous parler des feats ?

Non, en vrai, tu verras dans l’album (rires).

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