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Sofiane a-t-il sauvé “l’esprit Planète Rap” ?

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Sofiane

Sofiane est si souvent présent dans l’émission de Fred Musa qu’on le croirait co-présentateur. Le rappeur, humble et reconnaissant, semble chaque fois fier d’être reçu dans le programme mythique du rap français. Et s’il est resté mythique, ce programme, c’est en partie grâce à lui. Décryptage.

Au théâtre, il est Gatsby. Chez Universal, patron d’Affranchis. Et dans le 93, c’est lui l’empereur. Dans ses journées de 35 heures, il apparaît et disparaît des plateaux télévisés, pour assurer la promotion du polar urbain Frères ennemis, dans lequel il croise le fer avec Reda Kateb et Matthias Schoenaerts, ou de Mauvaises Herbes, dans lequel Kheiron joue son propre rôle et Catherine Deneuve passe chez So. Et Sofiane tourne encore : il fait partie du casting d’une nouvelle série Canal +, Les Sauvages, qui sera diffusée dans le courant de l’année. FTT. Fianso tout terrain.

Fianso est rentré dans le cercle sans sortir du studio Skyrock

Son dernier terrain de jeu ? Youtube. En un an, Rentre dans le cercle, la série de freestyle rap qu’il anime sur la chaîne Daymolition, est devenue un rendez-vous incontournable pour les fans de rap. De tous les raps. “Il y a plein de rappeurs à découvrir, plein de rappeurs déjà confirmés, tout le monde viendra mouiller son maillot pour l’amour du truc”, explique le rappeur, en janvier 2017, en pleine émission nocturne de Planète rap. Tout sourire, Fianso vient de lancer son média-rap depuis les ondes de la “première radio urbaine mondiale“. Culot ou intelligence de l’artiste multi-casquette : rentrer dans le cercle ne signifie pas sortir du studio Skyrock. Et s’il a créé une nouvelle offre, il ne remettra jamais en question le besoin auquel répond le média traditionnel.

“J’ai connu son parcours chaotique. Je l’ai vu douter, se remettre en question, mais je ne l’ai jamais connu dans une aigreur qui aurait pu être compréhensible” – Fred Musa

Le squatteur devenu principal locataire

Pas des Frères ennemis donc. Au contraire. Aux commandes de la série-web qui cumule des dizaines de millions de vues, Sofiane retourne l’invitation. Les rôles s’inversent dans cet épisode où le rappeur alors animateur, reçoit Fred Musa, l’intervieweur alors interviewé. Cette séquence, entre les deux complices émus, couronne des années d’ambitions déçues et de travail acharné. C’est Fif, le co-fondateur de Booska-P, qui révèle en juillet dernier, dans le huitième épisode de ses “Fif Stories”, la décennie de galère pour le rappeur “paria” qui n’écoutait personne et surtout, que personne n’écoutait. Alors pour se faire entendre, Fianso s’incrustait au 37 bis Rue Greneta.

À l’époque plus qu’aujourd’hui, le siège historique de Skyrock est plein à craquer les soirs de Planète Rap. Le rappeur à l’honneur invite à freestyler ses amis, qui eux-même convient les leurs… Joyeux bordel où tous les présents ne sont pas identifiés. Et Sofiane est toujours là, sans que personne ne sache réellement qui l’a invité (la réponse est : personne). L’audacieux s’engouffre dans la brèche et attrape le micro pour cracher son couplet dès lors qu’il sent un flottement dans l’enchaînement. Et il en fut ainsi pendant des années. À peine croyable, vue l’attitude actuelle de Fianso à chacun de ses (trop nombreux pour être comptabilisés) Planète Rap. À l’aise, canette à la main, il invite à sa table ses invités : les talents de son label, ses artistes préférés, ses amis du quartier, et même, son avocat.

Fidèle, Sofiane fidélise aussi les artistes signés dans son label Affranchis Heuss l’Enfoiré y a par exemple dévoilé son titre “Khapta”, hit de ce début d’année 2019, et Soolking y a interprété en exclusivité “Guérilla”. La performance du rappeur algérien sur les ondes rap et r’n’b non stop est devenue le troisième freestyle le plus visionné de l’Histoire, et, avec plus de 200 millions de vues, la vidéo la plus populaire sur la chaîne YouTube de Skyrock.

“J’ai toujours trouvé refuge dans ta maison. Et ça vaut plus que les strass” – Fianso à Fred Musa

À contre-courant des rappeurs “anti-skyrock”

J’ai connu ce garçon il y a plusieurs années. J’ai connu son parcours chaotique. Je l’ai vu douter, se remettre en question, mais je ne l’ai jamais connu dans une aigreur qui aurait pu être compréhensible”, s’émeut Fred Musa, en octobre dernier, après une énième soirée de “colocation” avec l’outsider aujourd’hui affranchi. Et ce dernier, reconnaissant, lui répond : “Merci à toi qui ne m’a jamais lâché. J’ai toujours trouvé refuge dans ta maison. Et ça vaut plus que les strass. Merci tôlier.”

Fred Musa poursuit : “Je ne peux que lui dire bravo pour son talent et merci pour sa fidélité. Dans ce milieu où le manque de mémoire est flagrant, il fait partie des gens qui n’oublient pas.” En soulignant la fidélité de son principal locataire, l’indéboulonnable présentateur pointe l’ingratitude d’autres artistes. Celle des frères PNL par exemple, qui, en 2015, ont boycotté leur propre Planète Rap. Réussir à être disque d’or ou de platine sans l’aide de cette institution qu’est Planète Rap, c’est le défi que se lancent certains rappeurs, depuis que Booba, en guerre ouverte depuis une décennie avec la station, en a tiré une certaine puissance.

“Dans ce milieu où le manque de mémoire est flagrant, il fait partie des gens qui n’oublient pas” – Fred Musa

Populariser le rap revient à le travestir, selon Médine, Disiz, Assassin ou encore Kery James, pas fan de la ligne éditoriale de la radio privée qui ne masque pas ses ambitions commerciales. Nekfeu, comme il le rappe dans Ma dope, “ne fait pas [son] son pour plaire à Laurent Bouneau [le directeur général des programmes de Skyrock, ndlr] mais c’est une victoire quand il est diffusé“. Le rappeur résume là l’ambivalence des relations entre le média et les artistes : si ces derniers l’attaquent souvent, ils éprouvent, paradoxalement, une certaine fierté à décrocher leur Planète Rap, ou à découvrir leur musique programmée (autant qu’une rancœur lorsque elle ne l’est pas).

Longtemps, pendant deux ans précisément, Damso a refusé d’être invité par la radio parce que cette dernière ne passait pas ses titres. Cercle vicieux dans lequel le programme se perdait. Invitations déclinées, locaux désertés, conflits par médias interposés… Où était passé l’esprit d’une émission de passion ?

Mais c’était sans compter sur Fianso. Sur l’artiste que le “rap authentique” compte dans ses rangs, mais que le “rap commercial” accueille aussi à bras ouverts. Et son pouvoir fédérateur sauva la planète.

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