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Faire la couverture des Inrocks est-il devenu l’objectif à atteindre pour les rappeurs ?

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« Damso qui es-tu ? » En clin d’œil à la question obsédante du rappeur belge dans le morceau d’introspection Kietu, les Inrocks titrent ainsi leur numéro de la semaine. À deux jours de la sortie de son troisième album, Lithopédion, Damso se dévoile dans les colonnes du magazine : de son enfance à Kinshasa à sa rencontre avec Booba, jusqu’à son triomphe.

Déjà il y a trois semaines, Moha La Squale sortait son premier album, Bendero, et pour accompagner la grande nouvelle, l’étoile montante du rap français posait en couverture des Inrockuptibles. Et le rappeur n’a pas caché sa fierté devant cette Une qui lui était consacrée. Sur son compte Instagram, Moha Le Squale a posté une photo de lui, deux magazines à la main, devant un mur où la couverture, imprimée format XXL, est collée. Double mise en abyme et émotion maximale. En dessous d’une précédente publication, il légendait : « Qui est-ce qui fait la couv’ des Inrocks demain ? » ; et on imagine en lisant la question rhétorique le ton de celui qui la pose, un homme fier et excité.

Une liste impressionnante en quelques mois 

En réalité, Damso et Moha La Squale relèvent plus de la règle que de l’exception. La liste des rappeurs mis à l’honneur en première page du magazine ne cesse de s’allonger. Nekfeu en binôme avec Catherine Deneuve faisait la Une la semaine du 24 octobre 2017 (et ce n’était pas sa première fois, il avait déjà posé en première page du magazine aux côtés de l’auteure Virginie Despentes, une autre fois avec son S-CREW), Lomepal recouvrait les étalages de kiosques en posant derrière un fond vert le 23 janvier dernier, puis vint le tour d’Orelsan et du « King Booba » – comme le journal avait titré – en février. Et en avril, sur leurs quatre numéros parus, deux mettaient le rap au premier plan : l’un proposait une rencontre au sommet entre l’incontournable Mouloud Achour (cette « humilité » de faire appel à un journaliste extérieur, reconnu pour ses interviews hip-hop, était appréciable) et les producteurs Dr. Dre et Jimmy Iovine, et celui de la semaine suivante affichait Roméo Elvis en couverture, aux côtés de sa sœur, la chanteuse Angèle.

 

Média papier : nouveau plafond de verre à briser ?

Chacun des rappeurs français ou belges cités semble avoir accepté de bon cœur l’invitation du magazine. L’hostilité aux médias, ce thème très présent dans les textes des rappeurs francophones, quels que soient leur courant ou leur époque, s’apaise dans ce cas, voire se transforme en fierté. Lorsque Nekfeu était à l’affiche de Tout nous sépare, le long-métrage de Thierry Klifa, et partageait la couverture avec Catherine Deneuve pour cette actualité, le cercle proche du rappeur avait inondé les réseaux sociaux de messages exprimant leur fierté et leur émotion sous un cliché de leur magazine.

Un respect mutuel semble s’être installé entre les deux partis. Comme si, plus que l’argent, plus que la notoriété auprès d’un public (physique ou virtuel), la reconnaissance médiatique était le nouveau plafond de verre à briser. Interviews condescendantes ou réductrices, et parfois… pas d’interviews tout court. La sous-représentation des rappeurs dans le paysage médiatique traditionnel est telle, que dès lors qu’un magazine papier corrige le tir, nous sommes-là, à nous étonner, au point d’écrire un article. À écrire un article qui sera publié en ligne d’ailleurs. Car ce sont bien les pure-players qui parlent (mieux ou suffisamment ? ) hip-hop, en tout cas largement plus que les médias traditionnels culturels.

Le succès est à quelques clics. L’argent dépend maintenant de ce nombre de clics. Mais la reconnaissance (voire le mea-culpa) des médias traditionnels ? Peut-être est-ce cela le plus complexe à décrocher pour un rappeur aujourd’hui. Et donc, le plus réjouissant à obtenir.

Les rappeurs français ont-ils besoin de passer par la case « couverture des Inrocks » pour faire leur « confirmation » ? Ou est-ce le magazine qui a aujourd’hui besoin des rappeurs pour perdurer ? Cette réciproque à la première question s’est posée, après une conversation avec un voisin il y a quelques mois.

 – Que fais-tu ce soir ?
– Je vais à un showcase de Lomepal, je ne sais pas si tu connais cet artiste.
– Si un peu ! Mais seulement parce que je suis abonné aux Inrocks. 

Glissement naturel et prévisible ?

Ce fan de rock de 40 ans aurait pu s’en plaindre. Après tout, il est abonné depuis des années au journal, parce qu’il aime le rock, et pour aucune autre raison. Mais il semblait au contraire heureux d’être au fait des tendances musicales et des figures du moment.

« Rap is new Rock’n’roll » lâchait Kanye West interviewé en 2013. Depuis, on s’interroge Outre-Atlantique. D’autres signaux que la relation qui s’est nouée entre les Inrocks et les rappeurs montrent que la tendance s’installe aujourd’hui aussi France. Le Festival de musique « rock, électro et techno » Garorock par exemple, annonce cette année parmi ses têtes d’affiche Damso, Nekfeu, Orelsan, Lorenzo ou encore Roméo Elvis.

Et puisque le rap est « le seul son hard-core depuis que le rock n’a plus de couilles » selon Youssoupha (extrait du morceau « Menace de mort »), le glissement du rock vers le rap du magazine initialement consacré au rock, cette place qu’il accorde aux rappeurs dans ses colonnes ou ses couvertures, semble finalement aussi logique que bienvenue.