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Il faut qu’on parle de la carrière de caméléon de Django

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En seulement quatre années, Django a réussi à aborder presque autant de styles de rap différents. “Copie de Nekfeu?”, ego-trip, emo-rap, et finalement drill avec son dernier projet S/O Le Flem, aux côtés de plusieurs représentants du collectif 667. Décalcomanie délibérée et opportuniste ? Inspirations fugaces dans un rap-game aux tendances trop éphémères ? Le débat sur sa carrière est lancé.

À l’origine, la communauté scientifique pensait que le caméléon changeait de couleur afin de se camoufler, pour ne faire plus qu’un avec son environnement. Cependant, au fil des études, une autre conclusion biologique est venue expliquer l’aptitude du reptile : sa couleur fluctuerait selon ses émotions. Deux explications d’une même transformation qui s’entrechoquent à l’écoute du dernier projet d’un artiste qui s’est illustré comme un caméléon du rap. Un artiste capable de se fondre dans une nouvelle frange de cette musique chaque année : Django. 

“Copie de Nekfeu?”, ego-trip, emo-rap, puis finalement drill avec S/O Le Flem… Ce dernier projet étant construit autour d’une énième nouvelle identité artistique du rappeur en seulement quatre années de carrière, sa capacité à se métamorphoser musicalement selon les modes n’est plus à prouver. Alors, à la veille de son possible adoubement par le collectif 667, il est grand temps de (re)poser cette question, qu’avait déjà osé Thésaurap il y a quelques années : Django est-il un caméléon entraîné par ses ressentis, ses émotions, à la recherche d’une identité propre ? Ou un caméléon opportuniste, capable de mimétisme pour se camoufler dans le game ? Sûrement un peu des deux. 

Une percée éclair, mais sur des bases précaires 

35 millions. C’est le nombre de vues que s’apprête à atteindre sur YouTube l’un des premiers sons de Django. Publié en juillet 2016, alors qu’il est encore un inconnu à l’époque, “Fichu” condense une certaine efficacité d’élocution et d’écriture. Les métaphores et comparaisons pleuvent, et abordent un spectre étonnamment large de toute la pop-culture (shout-out à Patrick Jane, Sangoku, Sinatra, Tommy Shelby, Achille…), ce qui lui vaut d’être repéré par un autre inconnu pour sa première vidéo : Le Règlement. Les vues peuvent grimper en flèche.

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Pourtant, malgré un talent indéniable, la formule de Django a une faiblesse : elle possède des similitudes incontestables avec d’autres MC de l’époque. Tous les artistes se construisent à partir d’influences et d’inspirations, mais la magie de l’instantanéité d’Internet fait que la section commentaires YouTube s’emplit rapidement de comparaisons avec un autre artiste en train d’exploser : Nekfeu. Questionné sur le sujet sur OKLM Radio quelques mois plus tard, le collègue de L’Entourage Deen Burbigo avait réagi avec un avertissement. 

« L’influence elle est là, et elle n’a pas été digérée encore. […] Donc Django, si tu nous écoutes, tu as du talent mais il va falloir commencer à te démarquer »

Décalcomanie délibérée ou influences innocentes encore mal assimilées ? Toujours est-il que contrairement à des dizaines d’autres rejetons de L’Entourage, Django va rapidement atteindre une certaine notoriété. Et il va susciter le débat, notamment sur la difficulté pour une jeune génération à s’émanciper de ses inspirations dans un rap aux modes éphémères. Une position de plus en plus difficile à défendre au fil de ses morceaux et de ses évolutions, avec lesquels les attaques pour “mimétisme” ne vont pas aller en s’atténuant. L’étiquette proposée par Le Règlement, en tentant pourtant de le dédouaner, va lui coller à la peau. 

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L’égo-trippeur kickeur évolue en émo-rappeur torturé

Après “Fichu”, les morceaux se suivent, et se ressemblent. Ce même flow nerveux et nonchalant, sur des prods aux mêmes basses pesantes, ce même empilement de références et de punchlines… Il serait malhonnête de dire que ses titres “Oiseaux” ou “Fable” ne sont pas calibrés, et encore plus de l’attaquer sur un manque de fond dans un rap où la forme compte de plus en plus. 

Néanmoins, en s’appuyant sur une signature encore trop teintée d’inspirations, Django n’arrive pas à donner ce supplément d’âme à sa musique, nécessaire pour s’émanciper en tant qu’artiste. L’amoncellement de cette flopée de références, aussi originales soient-elles, ne peut devenir qu’indigeste si elle ne lui permet pas de raconter quelque chose, de se dévoiler un peu. L’égo-trip constant ne peut être une fin en soi. Et c’est encore plus rageant de le voir se complaire dans la facilité, alors qu’un morceau de la même époque comme “Silence” témoigne d’une capacité à autotuner assez justement ses sentiments. 

Alors, après son projet Anthracite, quelque peu brouillon mais expérimental en flows et musicalités, Django termine sa première métamorphose musicale (et physique). Le caméléon a désormais pris la forme d’un émo-rappeur aux cheveux teints et presque intégralement tatoué, et il faut avouer qu’il se fond convenablement dans l’environnement. “Tue-moi, mon amour, s’il te plait” est rythmé par les mélodies mélancoliques d’un rappeur devenu chanteur, le tout sur des accords de guitares lancinants. 

Parfois maladroit dans sa musicalité, ce projet sonne pourtant plutôt juste. Avec un artiste qui ne se cache plus derrière un flow emprunté, et des punchlines entassées. Même s’il s’inspire indiscutablement de rappeurs en plein boom outre-Atlantique, comme XXXTentacion ou Lil Peep, on a envie de croire à cette transposition dans l’Hexagone avec un nouveau Django torturé qui se livre. Mais sans succès ni stratégie commerciale, c’est peut-être la déception qui va pousser Django vers sa dernière évolution, entérinant malheureusement son statut de rappeur caméléon. Le reptile s’attaque à la drill. 

L’émo-rappeur torturé évolue en drilleur borderline 

La longue chevelure qui avait servi à le comparer à Nekfeu (et parfois SCH) a définitivement disparu. Le crâne est lisse, et largement tatoué. Le flow retrouve des similitudes avec ses premiers morceaux, mais il est plus énergique, et les comparaisons sont davantage éparpillées. Son retour fin 2019 avec “Fantôme” est déroutant. L’ego-trip est regonflé à bloc, et pourtant Django n’a jamais été aussi sombre. 

Deux mois plus tard, la noirceur de cette imagerie et de ces textes trouve une explication dans le choix d’un featuring : Freeze Corleone. Django aurait-t-il calibré son nouveau style physique et musical à cette fin ? Ou a-t-il pris cette direction artistique ténébreuse sincèrement, pour réussir à marier son kickage et ses tendances dépressives ? Quoi qu’il en soit, en se rapprochant d’un des fondateurs de la Secte, Django cherche à s’engouffrer dans une tendance obscure du rap en pleine expansion. Et un peu moins d’un an plus tard, S/O Le Flem voit le jour. Un EP pensé avec le producteur phare du 667, aux côtés de plusieurs de ses membres (Freeze Corleone, Osirus Jack et Black Jack) ainsi que le baron de la drill française Gazo. 

Encore une fois, impossible de nier le talent de Django. Cet EP de dix titres est même sûrement son projet de meilleure qualité, avec une qualité de production et de mixage qui n’a jamais été aussi haute, et un flow terriblement assuré. Pourtant, c’est peut-être son projet le plus dérangeant. 

Comme à chacun de ses revirements artistiques à 180°, sa démarche est accusée de mimétisme. Tout l’album est construit sur cette formule drillesque proche du 667 dans laquelle il se fond relativement bien. Mais s’il a réduit les métaphores et comparaisons pour se construire un vrai message et une vraie identité, ceux-ci sont parfois indécents. L’ancien emo-rappeur plonge la tête la première dans les eaux troubles et parfois complotistes du 667, et il réussit même à s’y immerger plus profondément qu’eux.

Son nouveau personnage (si c’en est un) parsème ses textes d’invectives homophobes, masculinistes, et s’attaque même à un pseudo-sentiment de culpabilité qu’on voudrait lui faire ressentir en raison de sa couleur de peau. Provocations gratuites et dérapages contrôlés ? Réelle prise de position plus que borderline, mais faussement transgressive ? Les mêmes questions récurrentes qui hantent l’œuvre du 667 ressurgissent, pendant que ces agressions viennent polluer l’écoute. Et encore une fois, l’auditeur se demande si cette énième évolution s’inscrit dans une démarche sincère, ou opportuniste. 

“Et la psyché, c’est très sérieux, viens pas m’dire qu’avoir deux pères, c’est stable” (S/O Le Flem)

“J’suis un homme blanc hétérosexuel aka j’suis un tortionnaire” (Pyramide) 

“Tu t’es trompé de combat comme une féminazi” (Lanterne)

“J’suis un visage pâle, c’est vrai, pour ça, tu veux m’faire porter le chapeau” (Coupable)  

Après toutes ces évolutions, Django a-t-il alors atteint enfin sa forme finale en drilleur borderline ? Cette question, il en devient presque inévitable de se la poser après ce retour sur sa carrière. Une carrière courte mais parfois schizophrène, qui rend ses choix artistiques successifs difficiles à lire, et parfois contradictoires.

Mais l’univers ultra-productiviste et extrêmement fluide du rap ne serait-il pas également à blâmer dans cette quête constante de la tendance par Django ? Sans jamais lui laisser le temps de digérer ses influences trop rapidement datées pour y trouver sa place ? En essayant d’exister seulement à coups de singles disséminés et de mini EPs jusqu’à aujourd’hui, Django a sûrement manqué le coche à plusieurs reprises. Et son manque criant de productivité ainsi que son absence de stratégie de communication claire sont peut-être à blâmer. Aurait-il alors plutôt dû capitaliser sur sa première formule il y a quatre ans, pour en extraire un premier album cohérent, et s’imposer lisiblement dans le paysage ? Trop tard pour le dire. 

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