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Les années 2020 : le grand défi de L’Entourage

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Véritable bouffée d’air frais des années 2010, L’Entourage entre dans une nouvelle ère, une version 2.0 qui devra tenir compte de l’évolution du milieu rap en France. À l’occasion des sorties de la mixtape d’Alpha Wann, de l’album de Deen Burbigo et du prochain projet de Jazzy Bazz, saisissons l’occasion pour revenir sur les premières années du collectif et s’interroger sur son avenir prometteur. 

Le confinement volume 2 a relancé les apprentis cuisiniers dans l’Instagame. Est-ce vraiment une bonne chose ? Rien de moins sûr. Ce qui l’est néanmoins, c’est que l’on va manger de la punchline en pagaille. Les chefs étoilés Alpha Wann et Deen Burbigo ont préchauffé le four, sorti les ingrédients du frigidaire : il ne leur reste plus qu’à découper. La sortie de ces deux projets, couplée à la promotion grandissante de Jazzy Bazz à l’approche d’un nouvel opus, fournit une bonne occasion pour dresser un bilan des années 2010 de L’Entourage et de ses membres.

L’Entourage : un départ tentaculaire  

D’abord, un peu d’histoire. L’Entourage, c’est un collectif de plusieurs groupes et d’individualités partageant le même amour pour le rap pratiqué sur des instrus “à l’ancienne”. Aux membres du S-Crew, s’ajoutent Alpha Wann et Fonky Flav d’1995, mais aussi Deen Burbigo, Jazzy Bazz, Eff Gee, Doum’s et Abou. À la suite des désormais mythiques Rap Contenders, dont la démocratisation est grandement liée à la participation des rappeurs du L’ , le collectif annonce un album à venir courant 2012 à la fin du clip de “Plus à gagner qu’à perdre”. Celui-ci ne verra le jour qu’en 2014 et s’appellera Jeunes Entrepreneurs.

Ce flou en termes de planification est symptomatique. L’Entourage, c’est l’histoire d’un collectif qui passe après les individualités et les groupes respectifs des membres (1995, S-Crew, 5 majeur…). Mais le collectif en tant que tel s’en accommode : si tous les membres ne peuvent être présents au même endroit et au même moment, alors les membres seront présents partout, tout le temps. Ainsi, les Nekfeu, Doum’s, Alpha et consorts saisissent chaque opportunité de se montrer. Open-mic dans Paris, vidéo de freestyle sauvage, freestyles à la radio (Planète Rap), sortie du projet d’un membre ou d’un groupe, apparitions dans les Grunt – et notamment ce mythique Grunt Hors-Série au Japon -, tournées, etc…

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Si le collectif entier ne peut évidemment être présent à chaque fois, il y a toujours trois ou quatre membres du L’ mis en avant pour porter la bannière. Le fameux logo qu’ils affichent sur leurs tee-shirts, casquettes, pulls, est brandi en toute occasion, laissant émerger ainsi la nette impression que L’Entourage est constamment présent quand il s’agit de rap.

L’omniprésence du L’

Autre élément rendant le collectif omniprésent au cours des années 2010, le tissu de relations qu’ils ont créé au fur et à mesure du temps. «La force des liens faibles» pour le sociologue Granovetter, «l’entourage de l’Entourage» pour Nekfeu. Le Panama Bende (PLK, Aladin, Ormaz …), Lomepal, LuXe, S. pri Noir, Népal, Georgio ou encore Némir, sont affiliés de près ou de loin au collectif. En ce qui concerne les plus gros vendeurs de cette liste, PLK est maintenant produit par un membre de l’Entourage, Fonky Flav, quand S.Pri Noir ou Némir n’ont pas fait un seul album sans un featuring avec un membre du groupe. Les complotistes peuvent s’afférer : le L’ est partout.

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Évidemment, le groupe a aussi et surtout été une sorte d’incubateur pour ces jeunes artistes talentueux. Des rappeurs s’y sont assemblés par affinité lyricale, s’y sont ensuite développés et entraînés, ont affiné leurs goûts musicaux puis profité du succès des uns et des autres. À ce jeu-là, l’exponentiel succès de Nekfeu, quelques mois après Jeunes entrepreneurs, a évidemment pris la forme d’un immense levier. «En brillant, Nekfeu a mis en avant ses gars», avouait Alpha Wann auprès de Booska-P, et la générosité de l’auteur de Feu a décuplé l’exposition de ses pairs qui ont compté sur lui dans leurs projets. Deen Burbigo, Jazzy Bazz, Eff Gee et Doum’s y sont tous allés de leur featuring avec Ken dans l’objectif de promouvoir leurs projets.

L’Entourage se disperse

Néanmoins, plusieurs strates se sont créées de facto au sein du collectif. Le groupe des “auréolés” d’abord, comprenant Nekfeu, Alpha Wann, Deen Burbigo, et auxquels on ajouterait volontiers le productif Jazzy Bazz ; soit un groupe composé des quatre seuls membres ayant franchi le pas de l’album solo. Puis, Eff Gee, 2zer et Doum’s, se sont contentés de développer leurs univers à travers des projets moins ambitieux, EP ou mixtapes, de manière irrégulière. Mekra et Framal, eux, n’ont pas sorti le moindre projet solo, quand Fonky Flav et Abou se concentrent désormais sur la production de musiques qui ne sont pas les leurs. Quatre strates différenciées donc, et même cinq tant le succès du seul Nekfeu est sans commune mesure avec ceux d’Alpha ou de Deen. 

Au-delà des productions personnelles, la nébuleuse de L’Entourage conserve une interaction intacte, avec des liens plus que visibles. Souvent illustrés au moyen des collaborations, ils étaient d’autant plus explicites à l’intérieur du long-métrage Les étoiles vagabondes, où Nekfeu est rejoint par la quasi-intégralité des membres du collectif. Sur scène, lors de freestyles respectifs, ou plus sobrement sur leurs réseaux sociaux, à chaque sortie de projet, le soutien est inexorable.

Mais, malgré ces points, il est nécessaire de dire qu’aujourd’hui, l’entité L’Entourage n’existe plus en tant que telle. En termes musicaux pour commencer, Alpha Wann s’est récemment confié sur l’impossibilité de travailler sur un nouveau projet d’1995 tant les disparités musicales s’étaient creusées et les manières de travailler, différenciées. Sur Instagram il avouait ainsi par des termes qui s’appliquent par ricochet à l’Entourage :

 «Je pense que y’aura jamais de nouveau projet 1995, c’est difficile de réapprendre à bosser en groupe, on a plus les mêmes goûts.»

En parallèle, derrière les sorties musicales, les labels des membres se superposent, Saboteur Records pour Deen et Eff, Don Dada pour Alpha, Seine Zoo Records pour Nekfeu, etc. La trajectoire de Fonky Flav est éclairante en la matière. Celui qui était «toujours dans les petits papiers» selon Nekfeu (“Besoin de sens” sur Cyborg), mais aussi et surtout le manager de L’Entourage, a choisi de monter son propre label (Panenka Musik) délaissant donc le management effectif du collectif. Ce label est d’ailleurs une écurie très proche de la constellation initiale, regroupant notamment PLK et Georgio. 

Toutefois, si l’entité L’Entourage est désormais une coquille vide tant il semble impossible de voire naître un jour un “Jeunes Entrepreneurs volume 2” ses idéaux sont encore bien vivants à travers l’amitié que ses membres entretiennent. Le collectif désormais mythique a «remis le rap à la mode» (“Age d’or” de Deen Burbigo) et a éduqué une certaine génération d’auditeurs. Sans entrer dans les détails d’un thème qui pourrait donner lui-même lieu à un article, les membres de l’Entourage ont saigné le rap français et ont cherché à retranscrire l’amour qu’ils lui portent en chanson. Ce n’est pas pour rien qu’encore aujourd’hui Alpha Wann est comparé à Dany Dan (Sages Poètes de la Rue) et que les albums des membres fourmillent de références à des classiques du rap français : «Demande du respect comme Alliance Ethnik», dans “Jim Morrison”, pour ne citer que Jazzy Bazz.

« On préfère avoir les gens qui écoutent parce qu’ils kiffent plutôt que les gens qui s’intéressent parce que c’est la hype»

Mais alors que L’Entourage a dominé et impulsé une nouvelle vague au cœur de la décennie 2010, transmettant ce faisant un héritage incontestable aux nouvelles générations, qu’en sera-t-il des années 2020 ? Comment la capacité productive du collectif pourra se matérialiser ? Une réalité chiffrée s’impose : en dehors de Nekfeu et ses participations aux projets respectifs du 5 Majeur, du S-Crew et d’1995, les membres de l’Entourage ont en moyenne produit 3 projets en 9 ans, soit un projet toutes les trois années. C’est peu quand on appréhende la réalité productive du milieu.

Alpha Wann résumait assez bien l’état d’esprit des membres du collectif lorsqu’il avouait ne pas souhaiter produire de nouvel album dans les deux années post-sortie d’UMLA par peur de s’enliser dans les mêmes thèmes. La question de la « rareté artistique volontaire » lui avait notamment été posée lors d’une interview avec YARD  à la suite de la sortie  d’Alph Lauren 3 :

 «Quand je fais les choses j’essaie de les faire bien, c’est à dire que pour des morceaux, il faut les mixer, ça va me coûter de l’argent […] L’après-mixtape prendrait plus de temps que de faire la mixtape. Donc je préfère donner en petite quantité et que ce soit de la vraie qualité.» 

Une analyse partagée par les membres du groupe, et notamment par Deen Burbigo et Jazzy Bazz qui tentent de se réinventer projet après projet. Une réalité semble donc s’imposer : la relative lenteur dans la régularité des sorties couplée à de sobres promotions ne permet pas aux membres de L’Entourage de rester connectés aux nouveaux publics rap. En d’autres termes, les membres du L’ fournissent de nouvelles douceurs à leurs fans initiaux, mais ne parviennent pas forcément à conquérir de nouvelles groupies. 

Les propos d’Alpha Wann prononcés en 2011 sonnent finalement comme une prédiction initiale qui se réalise : « On préfère avoir les gens qui écoutent parce qu’ils kiffent plutôt que les gens qui s’intéressent parce que c’est la hype». Paradoxalement, par sa position fédératrice autour de l’underground, et sans compter évidemment Nekfeu devenu un monstre commercial, il est l’un des seuls du collectif à conserver l’image avant-gardiste qui était celle de L’Entourage au début des années 2010. Comme quoi c’est peut-être ça la recette, refuser les codes du rap actuel et imposer ses désirs artistiques. 

L’Entourage 2.0

La musique est peut-être l’objet culturel marquant le plus l’appartenance générationnelle. Le collectif L’Entourage en est un exemple concret. Ancré années 2010, il a permis l’éducation musicale d’une certaine génération qui a vu la vision du rap changer, comme le promettait Nekfeu à l’issue de “Égerie”. Le Chroniqueur Sale l’a noté dans une vidéo sur Alpha Wann, ce groupe de potes a saisi toutes les opportunités disponibles pour faire du rap et s’imposer à grande échelle. « Tous les petits concerts d’artistes sérieux ils étaient là. Dès qu’il y avait moyen de prendre le micro ça ne bégayait pas ».

Mais depuis, le rap est passé de genre musical paria, que l’on traite avec dédain, à style populaire par excellence. En dehors de Nekfeu, les différents membres n’ont pas pris le tournant des plans marketings ou autre stratégie d’ultra régularité dans les sorties d’albums. Pourtant, Alpha Wann n’a jamais été aussi fort, Deen Burbigo n’a jamais sorti de meilleur projet que Cercle vertueux et un nouvel album du S-Crew n’a jamais été autant attendu. Ajoutez à ça la hype effective d’un nouvel album de Jazzy Bazz, ainsi qu’un Doum’s qu’on aimerait scrupuleusement suivre sur le format album, et on redécouvre, un décennie plus tard, toute la pertinence d’un collectif qui s’est non seulement renouvelé, mais qui semble encore en avoir sous le pied pour prendre d’assaut les années 2020.

Après tout, les membres de L’Entourage n’ont plus le même rôle : ils ont été suffisamment avant-gardistes ces dernières années pour désormais constater leur héritage et l’amplifier, projet avec projet. Après Les étoiles vagabondes et Une main lave l’autrequi semblent amorcer une transition fluide du L’ vers les années 2020, le Cercle vertueux de Deen Burbigo revêt une ambition généralisée. En plus d’un Fonky Flav, maître d’un label qui empile les certifications, il semble logique de conclure que, même plus discrètement qu’à une époque où aucun open-mic ne se déroulait sans un membre avec tee-shirt noir et un logo brodé en blanc, L’Entourage fait partie des rouages logiques du rap français. Et comme le conclut si bien Deen Burbigo, reprenant Rapelite : aucun âge d’or n’est refermé, «c’est maintenant la bonne époque»

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