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(Grand) Médine : le passé, le présent, et l’avenir du rap

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médine grand médine (1)
© Fifou

Médine a réussi son pari. Son septième album “Grand Médine” est un condensé parfait du rap d’hier et d’aujourd’hui, par un rappeur qui a parfaitement réussi à harmoniser ses talents. Kickage et autotune, engagement et décomplexion, fond et forme… Vieillir dans le rap, sans jamais arrêter d’être actuel : tel pourrait être la devise du Médine de demain. 

Sait-il encore vraiment ce qu’est le rap français ? Seize années ont filé depuis son Récit du 11ème jour. Seize années au cours desquelles il aurait pu perdre le nord indiqué par une boussole du rap à l’aiguille extrêmement volatile. Au cœur d’un univers musical qui évolue constamment, une mauvaise bifurcation ou une hésitation sur la voie de droite ont suffi pour que nombre de ses camarades finissent dans le rétroviseur. Pourtant, seize ans plus tard, Médine parvient toujours à respecter l’adage formulé par un autre modèle de longévité : “J’arrêterais quand il faut, j’ferais pas l’album de trop”.

Avec ce 12e projet, le rappeur havrais a gagné le titre qu’il s’est lui-même (ré-)apposé : “Grand Médine”. Grandi par ses luttes, grandi par sa carrière, grandi par son art. Dans la bouche d’un autre rappeur, ces mots auraient résonné comme un énième égo-trip. Mais avec la richesse et l’équilibre de cet album, mêlant bangers trappés, balades autotunées, textes engagés, featurings variés… Médine a fini de gagner le droit de le clamer : il est une partie du passé, du présent, et de l’avenir du rap. Et le rap demeurera son passé, son présent, et son avenir.

«Mes 15 ans de combat valent mieux que leurs disques de platine»

Il l’avait clamé haut et fort il y a cinq ans : “Je fais pas de rap pour qu’on l’écoute, je fais du rap pour qu’on le réécoute”. Un précepte cher à tous les MC de “l’ancienne” école, qui ont porté le rap dans l’Hexagone à coup de passe-passes constants entre le fond et la forme. Et avec “Grand Médine”, il prouve une énième fois qu’il portera toujours en lui ce passé du rap, et son passé du rap, où la technique et la densité des textes étaient primordiales.

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“Ça veut me donner des leçons de kickage ?” Dès les deux premiers morceaux, l’Arabian Panther sort les griffes. Toujours avec ce phrasé affiné, tranchant avec cette signature vocale rocailleuse, il offre une master-class de kickage en six petites minutes. Arrivé à la fin de l’album, le titre de digne successeur de “Grand Médine” de 2015 se dispute entre “FC Grand Médine” et “HLM Grand Médine”. Deux grandes démonstrations de la technique et l’interprétation brute du rappeur du Havre, sans refrain comme à l’ancienne. Et le technicien sait toujours manier sa plume. Comme à son habitude, les punchlines pleuvent. Sans jamais qu’elles ne soient gratuites ou superficielles, mais toujours percutantes et concises. 

« On n’ouvre pas la porte du vivre ensemble avec une clé d’étranglement » (HLM Grand Médine)

« Chercher un sens à sa vie dans ce gros prank, c’est chercher des mots croisés dans le journal d’Anne Frank » (God Complex)

Constamment chez Médine, c’est la forme au service du fond. Un fond toujours rempli d’engagement, par un rappeur conscient de ce qu’il voudrait, et de ce qu’il faudrait changer dans la société. Alors, dans ce dernier album, le membre de la “Ligue” continue à faire le constat désabusé de ce qui ne tourne pas rond pour ceux qui ne marchent pas droit. Qui prétend (encore) faire du rap sans prendre position ? 

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Dans “God Complex”, le bilan est sombre. 2 minute 33 de réprobation de croyances et de croyants qui se seraient égarés en route, en s’incluant lui-même sur ses dernières phases : “On se fera pardonner en chantant le gospel de Kanye”. Pour le 8e volet “d’Enfant du Destin”, c’est un storytelling terriblement actuel, consacré aux supplices subis par Sara, une jeune Ouïghour lanceuse d’alerte. Cinq minutes presque insoutenables, rappées avec les trippes. “Les belles paroles ne sont pas vraies, les vraies paroles ne sont pas belles” (Urbain 1er). 

« Demandez moi si je peux arrêter de provoquer ? Pour moi une idée qui n’est pas dangereuse ce n’est pas une idée » (FAQ)

“Mes 15 ans de combat valent mieux que leur disque de platine”. Pourtant, père de famille approchant de la quarantaine, Médine use également de ces canons du 1er âge d’or du rap pour revenir sur son propre passé dans cette musique. Sur “Tête à cœur”, il se laisse devenir nostalgique, et kicke sur sa vingtaine aux côtés de Bigflo & Oli. Mais il n’a pas dit son dernier flow. Car comme il le rappait si bien : “Y a pas de trône dans le rap, que des chaises musicales” (Le prix de la vérité)

« Si je vois le rap comme au premier day, c’est que je suis atteint d’Alzheimer »

Le fond et la forme, les paroles et la musique, la technique et le public… Le rap et les rappeurs d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’hier.  Et ceux d’hier peuvent peiner à perdurer aujourd’hui. Mais Médine est un amoureux inconditionnel de cette musique. Il n’a jamais cessé de l’aimer. Alors, pour perpétuer cette idylle, le rappeur havrais n’a jamais cessé de s’adapter.

“Demandez-moi à quoi je pense ? Me réinventez souvent. Il n’y a que le poisson mort qui nage dans le sens du courant” (FAQ)

Tout est condensé dans le titre de l’album, comme il nous le confiait en interview : “Grand Médine c’est le titre qui me fait passer dans la nouvelle génération, qui reprogramme ma matrice […] j’ai décidé de consacrer tout un album à cet état d’esprit”. Dès l’intro, Médine n’a jamais été aussi actuel. Il ose le “beatswitch” vers une instru plus trap, multiplie les onomatopées impulsives pour les backs, et se permet même un shout-out à Pop Smoke (RIP). Même formule gagnante sur le banger “HLM Grand Médine” avec ses basses saturées. 

A côté de ça, le Médine de 2020 n’a pas raté le TGV de l’autotune dans lequel a embarqué toute la dernière salve de rappeurs en vogue. Il est même en train de s’y installer en première classe en multipliant les mélodies entêtantes, comme il avait déjà pu le faire aux côtés du Duc. Les toplines pullulent tout au long du projet, pour les refrains de morceaux plus froids comme “Grand dla tess”, mais également pour des airs tendres comme “A l’essentiel” ou “Tue l’amour”. Le tout sur des prods assez variées sans peur du mélange des genres.

Le Grand d’la Tess veut et peut jouer dans la même cour que la jeunesse. Sur la dizaine de featurings de l’album, un respect réciproque plane. Tous ne fonctionnent pas parfaitement, mais la démarche fait sens pour tous : “Il faut se mélanger pour pouvoir donner quelque chose de nouveau. C’est indispensable pour moi” déclarait-il à Interlude.

L’alchimie ne peut qu’être efficace avec Soso Maness, autre fruit d’un brassage bienvenu entre passé et présent du rap. Pour ce qui est de “Grand Paris II”, il était quasi-impossible de ne pas souffrir de la comparaison avec le 1er épisode et avec les projets communs en pleine inflation ces dernières années. Le morceau reste percutant, et le casting unique. Qui d’autre aurait pu rassembler Koba La D et Oxmo Puccino ? 

“Y a une marque de respect, mais on est des concurrents” […] C’est ce côté là Grand Médine, J’suis ton grand frère, ne l’oublie pas” nous disait-il. Dans la grande famille recomposée du rap, Grand Médine rappe comme s’il avait encore vingt ans. Après 15 années de carrière, ce qui passerait pour de l’ego-trip chez certains passe chez lui pour des sentences irrévocables.  

« Jsais pas ce que tous ces MC ont comme soucis, j’viens pour leur remettre les réglages d’usine
Automne, hiver, printemps, été, 
J’les RT pas j’les envoie en RTT » (Ignorez l’intro) 

Et Grand Médine est loin d’être le chant du cygne de la panthère. Le Médine du présent n’est pas celui du passé, ni celui du futur. Même chose pour son rap. Le philosophe des chichas continuera à s’adapter. Mais il a graduellement pris conscience que l’âge n’est pas qu’un chiffre.

« J’suis plus le même, j’ai changé évidemment, 
J’ai perdu à jamais celui d’avant […] 
Je dirais sûrement la même dans 10 ans » (Tête à cœur)

Grand de la tess refusera toujours de devenir vieux de la tess 

« C’est l’acceptation de soi Grand Médine. C’est la peur de vieillir, et l’envie de rester dans une enfance, l’envie de cultiver cet esprit de l’enfance… » (Médine pour Interlude)

A la question rituelle (et redondante) “comment vieillir dans le rap ?”, Médine a trouvé sa propre réponse : rajeunir. En invitant son fils Massoud sur “Barbapapa”, en croisant le fer avec la jeune génération, en fredonnant ses sentiments teintés d’autotune sur “A l’essentiel” et “Tue l’amour”, en multipliant les farces à ses enfants sur son réseau social favori… Médine s’amuse.  

Plus qu’une seconde jeunesse, le rappeur semble parfois en train de vivre cette adulescence plus insouciante qu’il ne s’est jamais permis d’avoir. L’impression d’avoir fait les choses à l’envers, dans la musique, mais aussi dans sa vie. Avec un engagement sans compromis, très adulte, dès le début de sa vingtaine. Et il s’en questionne sur “Tête à coeur” : “J’ai vu The Wire à 37 ans, à 22 j’ai écris 11 septembre”. 

Comment concilier son statut “d’ancien” avec cette fougue créative typique de la jeunesse ? C’est là le pari réussi par Grand Médine, et le pari pour l’avenir. Car le “Grand dla tess” refusera toujours de devenir “vieux dla tess”. 

« Malheureusement l’âge fait que t’es un grand aujourd’hui. T’es un Grand de la tess, t’es un papa, t’es parmi les “grands du rap”, au sens longévité. Il faut l’accepter, il faut l’assumer, mais j’ai peur que ca me fasse tomber dans quelque chose de médiocre… y un truc de retraite que je n’accepte absolument pas » (Médine pour Interlude)

Loin de tout syndrome de Peter Pan, Médine veut simplement demeurer un artiste du moment. Constamment, il cherche à se renouveler pour prolonger la compétition avec la jeune génération. Et il y arrive. Ce statut d’adulte, il l’accepte, avec les responsabilités qui viennent avec. 

En tant qu’aîné du game, il ne pense plus seulement à son avenir. Il se questionne aussi sur celui de tous ses “descendants” artistiques. Comme sur “Voltaire”, où il mesure la limite de leur liberté d’expression : “Irrévérence est la satire, moi je croyais que c’était pour tous les artistes […] Mais c’est jamais pour nos frères, qu’on sépare l’œuvre de l’Homme”. 

En tant que père de trois enfants, il cogite sur l’avenir de ses descendants biologiques. Il s’amuse avec Massoud sur “Barbapapa”, qui a hérité de la verve de son géniteur : “Aujourd’hui j’suis le fils de Médine, mais demain c’est Médine qui sera le père de Massoud”. Pourtant il ne peut s’empêcher de s’inquiéter, et l’avenir incertain de l’environnement revient à plusieurs reprises. “Quelle Terre à nos gosses nous laisseront, ou quels gosses à notre Terre nous laisseront ?” (Reste)

Père concerné, mais facétieux. “Ancien” du rap, mais compétiteur toujours plus actuel. Kickeur infaillible, mais chanteur aux mélodies efficaces. Rappeur engagé, mais rappeur décomplexé. (Grand) Médine est tout ça à la fois. Un rappeur d’hier et d’aujourd’hui dans le même corps, prêt à se tailler une place dans le rap de demain. Il était déjà là sous Giscard, et il sera encore là sous Marine. Mais cette fois, avec un disque d’or. 

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