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L’épuisante polémique Freeze Corleone

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Billet. 

On a l’impression de pouvoir enfin respirer, l’impression de pouvoir réfléchir. Nous sommes le 23 septembre, et l’actualité rap est légère. Tellement légère, qu’elle nous permet brièvement de regarder dans le rétroviseur, et constater les débris d’une semaine spectaculairement explosive. Sur le champ de bataille s’entassent accusations d’antisémitisme, instrumentalisation politique, hypocrisie médiatique et oeillères de fans. La polémique Freeze Corleone témoigne de l’entrechoquement de sphères qui n’étaient pas vouées à se rencontrer. Des sphères qui ne se comprennent pas, ne se connaissent pas. Et lorsqu’elles se croisent, en résident des débats pesants, nécessaires, mais finalement vains et sourds. La fracture qui traverse ces deux mondes s’épaissit au rythme de positions campées : chacun est persuadé de mieux connaître l’autre. Pire : d’avoir raison sur l’autre.

Freeze Corleone, une affaire d’État

L’étincelle de la Licra a déclenché une confrontation oppressante. Instantanément, le gouvernement s’est persuadé de devoir éradiquer un fléau, quand les fans de Freeze Corleone se sont plongés dans un profond déni inconstructif. En une poignée d’heures seulement, l’auteur de La menace fantôme est devenu une affaire d’État. L’Assemblée nationale et le ministère de l’Intérieur se sont alliés, avec comme seul appui une compilation d’extraits pour non pas accuser, mais condamner fermement l’antisémitisme de l’artiste. Un jugement ferme et rapide des hautes instances, qui ont immédiatement appelées à resserrer l’étau autour de Freeze Corleone, et ainsi anéantir sa carrière.

Toutefois, si la méthode abordée par l’État est au mieux étrange, au pire incertaine, elle ne remet pas en cause la légitimité du débat : oui, certaines phrases de Freeze Corleone sont problématiques. Et il était évident que le deuxième plus gros vendeur hebdomadaire recensé par le Snep se confronte à la réalité de ses propos. Toutes les phrases relevées sont justifiables, peut-être, mais compilées, et mises en perspectives avec un univers volontairement ésotérique et provocateur, elles soulèvent des débats qui doivent être abordés. Quelle qu’en soit l’issue, les vers de l’artiste sont écrits pour faire réagir. Et que sa communauté, qui loue perpétuellement subversivité et anticonformisme, soit choquée que certains voient en ces rimes autre chose que de la provocation, est d’une absolue mauvaise foi. D’ailleurs, en fouinant dans la secte du 667, on pourrait faire ressortir des punchlines qui seraient bien plus dures à justifier.

Mais bref, reste enfin, et c’est incontestable, que certains membres de sa communauté prennent ces paroles au premier degré et ne comprennent pas le maquillage présumé provocateur de Freeze. Sur les réseaux sociaux, certains se sont rangés derrière lui, avec une étiquette bien plus ambiguë. Alors évidemment, ce sont des cas isolés, mais c’est également l’une des raisons qui pousse les associations à pointer du doigt des propos qui, mal interprétés, peuvent effectivement inciter à la haine. Et comme on l’évoquait déjà dans un article publié avant la sortie de La menace fantôme, le rap de Freeze Corleone a pour vocation à rester intimiste, et ainsi concerné uniquement un public averti. C’est la néo-popularité de l’artiste, qui a franchi presque malgré lui les frontières underground vers le mainstream, qui a irrévocablement ouvert des débats quant à son rap. Qui, qu’on le veuille ou non, n’est pas fait pour tous.

La grande arène médiatique

Autour de cette confrontation entre Freeze Corleone et les différentes instances du gouvernement, l’artiste a été propulsé au coeur d’une arène médiatique malsaine et dérangeante. La récupération généraliste de la polémique fait ressortir le glaçant traumatisme entre le rap et la télévision. Comme d’habitude, les chaînes télévisées récupèrent l’affaire en reniflant l’odeur du bon buzz. Comme d’habitude, elles contactent les journalistes notoires du rap français en cherchant des explications. Comme d’habitude, ils refusent, expliquant qu’ils n’auront jamais, sur un plateau télévisé, la place pour correctement organiser leurs arguments. Comme d’habitude, on comprend, en se demandant tout de même si leur légitimité n’aurait pas un poil pu nuancer le débat. Comme d’habitude, comme d’habitude, comme d’habitude.

Évoluent ainsi en parallèle deux traitements médiatiques : les médias rap et les autres. Ironiquement, et comme souvent, le meilleur traitement ne viendra pas forcément de celui qu’on le croit. Quand Libération publie un billet pertinent pour comprendre le sens du capharnaüm, la quasi-totalité des médias rap, relayent factuellement et sans la moindre profondeur les actualités qui s’enchaînent. Seul l’After Rap de Mouv’ aura désamorcé en amont ce qui semblait déjà un problème évident. Et une semaine plus tard, le chroniqueur Yérim Sar comparera les médias rap à Ray Charles, et on veut bien le comprendre. Longuement, le milieu aura plongé sa tête dans le sol pour éviter de se confronter au borderline. Et en réalité, les médias rap ont généreusement joué le rôle de Freeze, confortant l’idée d’un complot lorsque LMF était supprimé des précommandes Fnac, sans pour autant s’intéresser aux quelques mots problématiques, qui prenaient déjà l’apparence d’une bombe à retardement.

Mais du coup, avec un Freeze Corleone muet ; des journalistes rap qui refusent, et c’est compréhensible, de se rendre sur les plateaux télévisés et qui privilégient leurs réseaux sociaux s’adressant ainsi uniquement à leurs communautés, et des médias rap qui jouent uniquement leur rôle de relai : le rap se retrouve sans la moindre défense. On parle pour lui, on conclut pour lui. Les maisons de disque se désolidarisent, les radios aussi. La pression politique dégouline de tous les bords, et le rappeur est poussé dans le coin du ring, sous le regard des mondes politique et médiatique. La seule nuance sera venue du plateau de Touche pas à mon poste, ce lundi, où un fan de l’artiste a été appelé à débattre. Une scène qui résume finalement toute la complexité de la polémique : une sphère rap aux défenses épuisées, avec comme seul porte-parole un fan de l’artiste propulsé au milieu d’un plateau télévisé et ses multiples chroniqueurs. En face, une journaliste, victime, pour avoir donné son avis, de lynchage sur les réseaux sociaux par les mêmes personnes qui appellent à la liberté d’expression, qui avouera finalement que, en travaillant un minimum son sujet, les phrases de Freeze Corleone ont effectivement une double lecture. Tristement, c’est la seule morale que l’on tirera de cette semaine épouvantable, à tout point de vue.

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