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Sadandsolo : «La plupart du temps, je suis seul quand je crée»

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Sadandsolo : «La plupart du temps, je suis seul quand je crée»
© @file.ccn

Quelques mois après Subsahara, Sadandsolo dévoile OasisInterlude a rencontré un autodidacte passionné, créatif et tout-terrain.

Il s’est affranchi des frontières artistiques et géographiques. Sadandsolo est un voyageur, bercé par une palette infinie de sonorités : R’n’B, rock, trap, afrobeats ou encore dancehall… Dans la veine d’une génération nouvelle et de plus en plus identifiée d’artistes novateurs et versatiles, le rappeur expérimente sur tous les terrains, de la composition à l’interprétation en passant par la danse. Et ça marche. Après le solaire Subsahara, dévoilé en février dernier, Sadandsolo conduit ses auditeurs dans son Oasis, aux côtés de Lala &ce et Squidji. Une aventure témoignant une fois de plus de la richesse et l’exactitude de sa proposition artistique. Interlude a rencontré un autodidacte engageant, fort d’une personnalité singulière.

Avant de parler de ton processus de création, de la couleur de ta proposition, on va revenir à tes débuts. Comment tu commences la musique ?

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C’est compliqué parce qu’il y a plusieurs degrés… Quand tu chantes parce que tes parents mettent de la musique, tu fais de la musique. Donc dans ce sens, très tôt. Parce que mes parents écoutent beaucoup de musique, surtout mon père. J’ai commencé un peu plus sérieusement autour de 2018. À ce moment-là, j’avais déjà fait quelques trucs au collège, écrit quelques textes, fait quelques prods.

Tu dis que tes parents écoutent beaucoup de musique. Dans quels genres t’as baigné ?

C’est vraiment un mix. De rock, beaucoup de rock parce que mon père est fana des Rolling Stones. Mais il est très curieux. Donc assez vite, il écoute du rap. J’ai écouté, je sais plus si c’est le premier album de Tupac ou une sorte de compilation/best-of. Beaucoup de Black Eyed Peas. Pendant un moment, on avait quand même des CD et tout, mais assez vite, il s’est mis à faire ses propres compils. Jazz, rock, reggae… Il a vraiment une patte dans ce qu’il écoute. Même si ce sont des styles différents, il y a toujours des éléments qu’il identifie plus ou moins consciemment. Il y a une DA. Mais c’était très très variable en termes de style.

Et ta mère ?

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Ma mère nous faisait écouter pas mal de musique traditionnelle congolaise. Mais on ne savait pas trop les titres. Beaucoup de chanson française aussi. Je me rappelle qu’à un moment, on avait une cassette de Garou *rires*.

Qu’est-ce que tu écoutes en premier de ton plein gré ?

Le premier artiste que j’ai l’impression d’avoir choisi moi-même d’écouter, je pense que c’était Lil Wayne. Et en même temps, c’est un environnement : le rap commençait à se propager beaucoup, très tourné vers les États-Unis donc on était à fond rap US.

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Sadandsolo : «J’ai beaucoup bougé, je ne suis jamais vraiment resté longtemps quelque part»

Et tu commences, au collège, à écrire des textes.

Je pense que mes premiers textes, c’était en 4ème. Et je sais que j’ai beaucoup écrit en 3ème. Je suis parti un an en Afrique du Sud, juste avec mon frère. J’ai beaucoup bougé, donc je ne suis jamais vraiment resté longtemps quelque part. Mais j’avais quand même quelques potes là où j’étais avant, et j’ai été coupé de ça pendant une année. Donc j’ai beaucoup écrit tout seul, en anglais, il y a quelque chose qui s’est passé. Sauf qu’après ça, j’ai plus rien fait pendant des années. L’Afrique du Sud, c’était vraiment une année scolaire et après je suis reparti un an au Mali. Et à ce moment-là, avec mon groupe de potes on était passés à autre chose. Faire de la musique, ça nous était passé. Je n’ai plus rien fait de musical jusqu’à 3-4 ans après, autour de 2015-2016.

© @file.ccn

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Quand tu as repris à l’époque, tu avais déjà un bon niveau ?

Quand j’ai refait de la musique avec des gens, je me suis rendu compte que je me retrouvais à expliquer des trucs, genre comment être dans les temps. Des trucs que je savais déjà faire avant, alors que j’avais l’impression de commencer. C’est pareil pour la production. On est arrivés, je pense, à la musique, parce qu’on piratait des jeux de PSP à un moment et le pote qui était le plus hacker s’est retrouvé à pirater autre chose, et donc FL Studio. Donc je savais déjà comment m’en servir, même si j’avais pas fait beaucoup de prods. La phase, avec n’importe quel logiciel, où tu passes plus de temps à trouver les boutons qu’à faire quelque chose, j’avais déjà fait. Je n’avais pas l’expérience, mais le mode d’emploi du logiciel.

Tu es un artiste multi-casquettes : composition, interprétation, enregistrement, production… Il y a une volonté de te débrouiller seul ou par défaut – comme tu ne restes jamais longtemps au même endroit – tu te devais de tout faire toi-même ?

C’est un peu des deux. Ça dépend des choses. Pour beaucoup de ces disciplines, j’ai eu un intérêt personnel. Et pour certaines, j’ai eu une nécessité de devoir aller plus loin. Dans un monde différent, je serais pas allé jusqu’à ce niveau-là dedans parce que j’aurais trouvé quelqu’un pour le faire et ça ne m’aurait pas dérangé. De manière générale, j’ai quand même une curiosité. J’aime tester des trucs, j’aime la technologie, la culture du tuto YouTube. Tu te dis pas qu’il y a un truc que tu ne peux pas faire. Il n’y a pas cette limite où je me dis : j’aimerais bien faire ça, mais je ne peux pas. Après, il y a des trucs que j’ai poussé un peu plus loin, effectivement, de ce que j’aurais fait en loisir, parce que je n’avais personne pour le faire, pas d’argent pour payer un professionnel et pas de pote qui savait le faire.

S’essayer à tout est également une manière de découvrir ce qui te plaît le plus ?

Oui. Ce sont des activités que j’aime bien faire, ce n’est pas une corvée. Au fil des années, on m’a suggéré de déléguer puisque ce n’est effectivement pas «normal», pas classique de faire autant. Je me bat pour continuer *rires*. Mais c’est arrivé. Il y a forcément des gens qui savent faire des trucs mieux que moi, surtout qu’être bon partout veut aussi dire que je ne suis pas vraiment spécialisé dans quelque chose. Mais ça fait partie du «pourquoi je fais tout ça».

Au-delà de la technique, tu es le mieux placé pour composer ton univers.

Exactement. Les choses qui m’intéressent artistiquement m’intéressent souvent parce qu’elles sont originales. Et elles sont originales parce qu’elle sont souvent personnelles. On est tous uniques, et le fait de tout faire me garantit que je ne peux pas faire quelque chose de quelqu’un d’autre. Tu te demandes tous les jours si ce que tu fais, ça ressemble pas à quelqu’un d’autre. Après forcément, ce n’est pas complètement original puisqu’on s’inspire.

«Tout faire me garantit que je ne peux pas faire quelque chose de quelqu’un d’autre»

Travailler sur les différents plans d’un même projet, comment ça se passe ?

Je fais tout en même temps. Tu prends ta guitare, tu fais deux accords, ça te fait penser à une mélodie puis t’écris. Dans le rap, il y a la séparation de la composition et de l’interprète qui pour moi n’est absolument pas naturelle. Jamais je fais toute une prod après. C’est vraiment les deux en même temps. Je rebondis de l’un à l’autre. La mélodie me fait penser à une topline, j’ai une idée pour la structure, en retouchant les drums la topline me fait penser à des mots.

“Corniche” a failli ne pas être sur Subsahara. En général, les rappeurs vont en séance studio, font leurs trucs avec le beatmaker et à la fin, il y a tout le temps une circulation du morceau, de la maquette, entre l’artiste, son équipe, le beat maker. Moi, ça fait un moment que je travaille avec Pastel. C’est un de mes collaborateurs les plus proches. Et au début, il me harcelait parce que je ne sortais jamais de maquette. Je n’exportais jamais un morceau avant qu’il soit fini. Comme je fais tout tout seul chez moi, il entendait rien avant que tout soit terminé. Maintenant, je travaille avec plus de monde, mais avant, j’avais grave pris la confiance avec ça. Et “Corniche”, je lui avais fait écouter. Il m’a demandé de lui envoyer la maquette. J’étais pas convaincu, mais lui était en mode : c’est ce morceau. Donc je me suis fait violence pour l’écrire (il y avait juste la topline). Entre le moment où j’ai fait la prod et le moment où j’ai fini, il y a des mois et des mois.

De ce que tu me dis, ce ne sont quasiment que tes décisions pendant la construction du projet. Les gens autour de toi arrivent à suivre le processus, quand même ?

Non *rires*. Ils essayent, mais pas beaucoup. La plupart du temps, je suis seul quand je crée. Même si parfois, on fait des sessions. Il y a deux ou trois morceaux où on a pris une semaine, on a fait venir des instrumentistes etc. Mais globalement, il est 4 heures du mat, je viens de finir un truc, je ne vais pas attendre. Je fais tout chez moi, dans mon truc, dans mon ambiance. Je garde ma flexibilité, je peux rebondir entre différentes composantes. Et j’aime beaucoup pouvoir m’arrêter. Si je fais un truc et que ça me soule au bout de vingt minutes, j’aime bien pouvoir passer complètement à autre chose. Quand t’as une session studio qui est bookée, il y a une nécessité de productivité. Ce qui m’intéresse, c’est la créativité et pas le résultat. L’espère de cœur créatif, qui est un peu magique au final. C’est très important pour moi de maintenir ça. C’est précieux dans la vie au général. Forcément, ça se frotte à d’autres dynamiques, comme les labels. Mais encore une fois, même s’il y a beaucoup de gens qui m’aident évidemment, je suis seul dans la création.

«Ce qui m’intéresse, c’est la créativité et pas le résultat»

Désormais, tu vis de la musique ?

Plus ou moins. Pour l’instant. Je n’ai pas un écosystème très sûr. Mais ça fait quelque chose, par rapport à avoir une activité à côté.

Skuna, La Fève, thaHomey : une histoire de rencontres

À ton sens, quel est le morceau qui t’a permis de toucher un vrai public ?

C’est compliqué. Je dirais “PURPLE FREESTYLE”, un vieux truc sur YouTube. Il y a eu un espèce de petit truc où on s’est dit : ah, tiens. Mais ça n’a pas duré. Parce que je crois que les gens qui ont aimé “PURPLE FREESTYLE” ne se sont pas du tout retrouvés dans la suite. Après, il y a eu 4×4, mon premier vrai EP. Il y avait un morceau dedans qui s’appelait “4×4”, et ça a un peu pris. Jusqu’à maintenant, les gens me connaissent comme ça. Puis “Focus”. Il s’est passé un truc. Et c’est là que des gens qui travaillent dans la musique m’ont connu. Je pense d’ailleurs que c’est avec ce morceau que j’ai rencontré Pastel.

Parle-moi de 360, ton projet avec Skuna. Comment tu le rencontres ?

Skuna, je pense que c’est la personne qui bosse dans la musique que je connais depuis le plus longtemps. Je l’ai rencontré avant qu’il fasse des prods, c’était ma deuxième année en France. On était tous les deux danseurs. De formation, je suis danseur. Je n’ai pas bossé longtemps, mais mes études post-bas c’est danse contemporaine. À côté, je faisais beaucoup de battles, hiphop etc. J’avais un groupe de potes à Nantes, et je faisais des vidéos pour eux. Et Skuna habitait à Rennes et était venu. Je me souviens très bien quand il s’est mis à faire des prods. Là, c’était notre premier projet qui est sorti sur les plateformes mais en vrai de vrai, c’est peut-être notre cinquième projet. Une des premières fois, on ne savait même pas enregistrer. Donc c’était super logique, on se connait depuis super longtemps. Ça a mis du temps parce qu’on est des dormeurs, on se relance pas. Mais c’était tellement logique parce que pendant longtemps, c’était mon seul pote qui était dans la musique. Quand lui s’y est mis, j’étais encore dans la danse. Il y a eu un espèce de split. Puis on s’est retrouvés.

Et vous avez eu de belles connexions. Comment se sont-elles faites ?

Pour La Fève, tout a commencé parce que son équipe, la Walone, faisait pas mal de clips pour d’autres personnes avant. Et ils m’avaient proposé à l’époque. Et en regardant ce qu’ils faisaient, je suis tombé sur “L’AFFAMÉ” de La Fève. J’avais posté dans une story, un truc comme ça, et ils m’avaient dit : c’est notre gars, il serait trop chaud de faire un truc avec toi, il t’a écouté etc. Mais il a un côté plus rap que moi, donc c’est resté un peu en suspens. Et un soir, j’avais un morceau, je me suis dit pourquoi pas. C’était notre premier son, avant 360, “Nova”. À ce moment, le nom de thaHomey commençait à monter, mais sans plus. Et le jour du tournage du clip de “Nova” avec la Walone, ils avaient passé des sons de thaHomey et je disais : c’est hyper lourd. C’était un flow avec un sample un peu soul. Le lendemain, on a fait le morceau “Slide” pour 360 avec Skuna et La Fève. Et pendant que je faisais ce projet avec Skuna, lui faisait son projet avec thaHomey. À chaque fois que je voyais Skuna, il me faisait écouter des maquettes. Et à un moment, on s’est dit why not ?

Avec de telles connexions, beaucoup d’auditeurs te découvrent sur 360.

Déjà, quand on fait le tournage de “Nova”, KOLAF vient de sortir. C’était un truc de fou. Il y a bien six mois entre le moment où on enregistre le morceau et la sortie du projet. Entretemps, tout se passe pour Fève et thaHomey.

J’ai vu un article qui parlait de toi, et qui te qualifiait de babyvoice. Comme des So La Lune, Khali…

C’est un truc de fou que tu me parles de Khali. Parce qu’au moment où sort l’article, il y a trois ans, babyvoice est égal à Playboi Carti. Je trouve ça beau que ce soit Khali qui te vienne maintenant. Quand j’ai commencé, il y a un truc dont on s’est servi pour notre promo. Celui du Playboi Carti français avec sa voix tordue. Mais je trouve que je l’ai beaucoup moins par rapport à mes morceaux d’avant.

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Tout sauf triste et seul

Finalement, quand on écoute ta musique, c’est ni “sad”, ni “solo”. Ça a une couleur plutôt solaire, globalement.

J’ai gardé ce nom en souvenir. Disons que dans la manière dont j’ai repris la musique, elle a joué un rôle dans le fait que ça aille mieux dans ma tête. Sur Google, quand tu cherches « comment être moins dépressif ? », ils te disent de faire des activités qui t’apportent quelque chose. Moi par exemple, je faisais pas mal de gâteaux. Ces activités te stimulent sans te plonger dans des spirales de réflexion. Et la musique, c’est très important pour moi que ça reste ça. Que ça reste fun. J’ai longtemps souffert de cette idée qu’un artiste doit mettre ses problèmes dans sa musique. C’est plutôt l’inverse pour moi. Quand je me suis mis à refaire de la musique, c’était plutôt quelque chose qui me faisait du bien. À ce moment-là, j’avais fait un SoundCloud, pour moi et pour que mes potes puissent écouter. Et Sadandsolo, c’était un peu mon mindset à ce moment-là. Maintenant, c’est comme un rappel : c’est pour ça que ma musique d’aujourd’hui est « joyeuse ». Je la prend sérieusement, mais ça doit rester sain.

«J’ai longtemps souffert de cette idée qu’un artiste doit mettre ses problèmes dans sa musique»

Ça me fait penser : il y a un peu deux écoles chez les gens quand ils sont tristes. Il y a ceux qui écoutent de la musique encore plus triste, et ceux qui écoutent de la musique joyeuse, dansante. Tu serais plutôt de quelle team ?

Maintenant, c’est team joyeux. Avant, c’était l’inverse. Il y a même des morceaux que, je pense, je ne pourrais pas réécouter. Ou alors vraiment dans un contexte particulier. Mais dans mon quotidien, il y a des morceaux qui me ramènent trop à des trucs pas bons. En plus, j’ai l’impression que quand t’as une tendance à être triste, ça peut revenir.

Tu as des projets dont tu peux nous parler ?

Ma première date solo headline parisienne à La Flèche d’Or le 11 mai. Il y aura des guests, de la bonne bouffe, ça va être bien.

Qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Plus de partage. Plus de musique. Je prend pas du tout pour acquis le fait que je puisse faire que ça pour l’instant, et de la manière que j’aime. Donc si ça peut juste fonctionner, comme ça…

Sadandsolo – Oasis.

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