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Rappeurs, footballeurs : une fascination réciproque

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Canal + diffuse ce dimanche 24 mars “Foot et rap, nés sous la même étoile”, un documentaire qui décrypte la relation fusionnelle entre les deux mondes. Depuis quand l’entretiennent-ils ? Et que dit-elle de notre société ? Interview de Cyril Domanico, réalisateur passionné.

Role models

Le réalisateur Cyril Domanico a composé ses équipes. Une “rap”, intergénérationnelle. Elle regroupe IAM, Soprano, Alonzo, Doc GynécoYoussouphaMHD, S.Pri Noir, Niska, Sofiane, Vegedream… Tous fans de foot. L’équipe “foot”, justement, réunit Pape Diouf, Lilian Thuram, Mamadou Niang, Rémy Cabella, Serge Aurier, Samuel Umtiti… Tous fans de rap. Et en arbitres ? L’immanquable journaliste rap Mehdi Maïzi, l’indéboulonnable animateur de Planète Rap Fred Musa, ou encore, Dawala, le patron du label Wati B, qui investit aujourd’hui dans les clubs et mise sur des carrières sportives. Leurs témoignages se croisent, forment une mosaïque d’anecdotes pour saisir ce qui rassemble les deux mondes, ou une frise chronologique pour comprendre depuis quand ils communiquent.

“Les rappeurs sont, souvent, des footballeurs qui se sont ratés.” Youssoupha, face caméra, résume ainsi l’admiration de ses pairs pour les champions du ballon rond. Les deux parties s’inspirent réciproquement, autant qu’elles inspirent une jeunesse. Le réalisateur rappelle l’engouement populaire autour des deux milieux, et de fait, la responsabilité qui incombe aux rappeurs et footballeurs, modèles inspirants pour les jeunes des quartiers dont ils sont sortis.

Un empire en cours de construction

Un autre chapitre du documentaire de 75 minutes aborde sans tabou la force économique que les deux parties ont créé. Et les grands équipementiers sportifs, à l’instar d’adidas ou de Nike, ont compris les enjeux : ils misent sur les artistes hip-hop pour promouvoir leurs vêtements auprès d’une jeunesse dite “urbaine” dans le jargon publicitaire, organisent des évènements qui connectent des célébrités des deux domaines, leur proposent de tourner dans les mêmes publicités… Passionnant quand Fred Musa parle de l’union des deux mondes comme d’un lobby aujourd’hui capable de “défoncer les portes pour rentrer partout.”

En approfondissant ces questions sociétales, économiques, Cyril Domanico dépasse largement le constat des célébrations-dédicaces aux rappeurs et des punchlines clin d’oeil au terrain. Et sa réalisation, au point d’équilibre entre “la patte Canal +” et les codes visuels du rap, pourrait même séduire les moins initiés.

S.Pri Noir et Benjamin Mendy, égéries du modèle NMD d’adidas

Interlude : Quand l’idée de réaliser un documentaire sur un tel sujet a-t-elle germé ?

Cyril Domanico, réalisateur de “Foot et rap, nés sous la même étoile” : Il y a au moins quatre ans. Mon premier déclic a été la célébration de Pogba, il jouait à l’époque à Turin. Après son but marqué, il avait repris le signe de la puissance de Kaaris.

Puis j’ai remarqué graduellement le rapprochement entre les deux milieux sur les réseaux sociaux : rappeurs et footballeurs s’affichaient de plus en plus souvent ensemble. Je percevais une tendance, mais je ne voulais pas traiter le sujet de manière anecdotique. J’ai voulu creuser, il y a eu un long travail de l’ombre : j’ai interviewé des sociologues qui n’apparaissent pas à l’écran, je me suis replongé dans les archives, dans les premiers morceaux du rap français…

Et puis, il y a eu la Coupe du monde 2018. Le rap dans l’enceinte bluetooth de Kimpembe, au Stade de France lors du tour d’honneur, et jusqu’au Palais de l’Élysée. Avez-vous dû revoir votre angle ? 

Le documentaire démarre par ces images. On a heureusement pu interviewer Vegedream et Samuel Umtiti. Avec mon équipe, on a alors pensé qu’on avait senti venir les choses, que nous étions dans la bonne analyse du temps présent. Et surtout, qu’on avait bien fait d’attendre !

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Le documentaire est très actuel, ancré dans le présent avec ces images d’il y a quelques mois. Mais vous revenez aussi vingt ans en arrière. Qu’avez-vous voulu montrer en interrogeant les “anciens” ?

Quand Matuidi exécute la danse du “Charo” de Niska, ou Cabella imite le signe de JUL, ils ne savent pas forcément qu’ils s’inscrivent dans une histoire commune. Il fallait retracer l’histoire pour montrer que cette relation qui nous semble aujourd’hui évidente ne l’était pas au commencement. Je suis allé à la rencontre d’IAM, car tout le monde n’a pas le background pour savoir qu’ils ont été les premiers artistes à rapper le foot. Je rends aussi visite à Doc Gynéco, qui se remémore l’écriture de Passements de jambeJe voulais réaliser un documentaire didactique, grand public, avec ces points nécessaires de repères.

Du tac au tac : quel rappeur vouliez-vous absolument dans votre film ? 

Soprano. Parce que je viens de Marseille et sais à quel point il a permis cette connexion rap-foot. J’interviewe aussi Pape Diouf et reviens avec eux-deux sur les anecdotes du clip de Halla Halla, tourné au Stade Vélodrome, il y a douze ans [à l’époque, Pape Diouf est président de l’OM, il joue son propre rôle dans le clip, ndlr]. Sopra raconte l’excitation de ses amis d’enfance cette nuit où ils ont eu le stade rien que pour eux : ils criaient dans les vestiaires vides et arrachaient la pelouse pour la mettre dans leur poche, en souvenir.

Nous avons attendu presque un an pour l’avoir, mais je le voulais absolument, aussi parce qu’il est aujourd’hui “grand public”, et que je rêvais d’un film où tous les styles de rap étaient représentés.

Et du côté des footballeurs ? Votre incontournable ? 

Rémy Cabella. Parce que c’est un vrai passionné. Il a des yeux d’enfant quand il est devant un rappeur, et connaît toutes les chansons par cœur. Ça le rend attachant. Il faut le voir parler de JUL… C’est profond. Nous sommes montés dans sa voiture, il s’est mis à chanter tout seul, et durant tout le trajet. Ce n’est pas nous qui le lui avions demandé pour notre séquence. Il dénote, car dans le football les discours sont souvent lisses, aseptisés par une communication contrôlée.

Rémy Cabella en Y. Crédit photo : Bruno Campels

Les rappeurs et les footballeurs s’inspirent réciproquement, vous montrez aussi qu’ils inspirent une jeunesse, ils sont de véritables role models. Que révèle cette double passion ? 

Nous avons voulu finir le documentaire par les réflexions de Soprano et Lilian Thuram. L’un et l’autre disent : on peut rêver de devenir rappeur ou footballeur, mais quand on grandit en banlieue, quand on est issu d’une classe populaire, on pourrait aussi avoir le droit de rêver d’autres choses. Pourquoi n’y a-t-il que ces deux voies de réussite possibles ? Valorisées ? Nous chutons sur ces questions ouvertes comme pour dire : “Regardez ce qu’on vous a montré là. C’est vrai et c’est beau. Mais cette fascination reflète aussi une crise de modèles et de références.” Cette fin s’adresse aussi aux médias, elle doit les questionner sur leur façon de représenter la jeunesse et la banlieue. 

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