Rencontre avec une féministe, fan d'Orelsan Rencontre avec une féministe, fan d'Orelsan

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Rencontre avec une militante féministe, fan d’Orelsan

Titouan Garnier / Gaamb Photo / 2HIF

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Après une nouvelle malheureuse affaire sexiste impliquant Orelsan, 2HIF est allé à la rencontre d’une militante féministe, aussi fan inconditionnelle du rappeur. 

Alors qu’il savoure les salles combles de sa tournée en France, Orelsan essuie toujours la même réputation misogyne. Artiste de l’année à bien des égards, le normand ne fait néanmoins toujours pas l’unanimité, et en particulier chez les féministes qui lui reprochent ses propos pour ses chansons “Sale pute” et “Saint-Valentin”, publiées il y a désormais dix ans. Mais toutes ne partagent pas cette même idée, à l’image de “Laura”, 21 ans, membre d’une association féministe et pourtant fan invétérée du rappeur. La jeune femme refuse néanmoins de diffuser son vrai prénom, peur que ses propos sèment la discorde au sein de son association, assurément hostile à l’artiste. Incollable sur Orelsan, mais aussi fan de rap de manière générale, elle a bien voulu répondre à nos questions.

Quand est-ce que tu as connu Orelsan ? 

Je l’ai connu à la période de son album Le chant des sirènes (2011 je crois ?) donc j’avais 14-15 ans. En fait, j’ai écouté « Suicide social », puis j’ai eu envie d’écouter toutes les autres. J’ai écouté son album précédent, Perdu d’avance, et j’ai tout de suite adoré son univers, son personnage et je trouvais vraiment qu’il sortait du lot. En un mois je connaissais toutes les musiques par coeur, mais je n’étais toujours pas au courant de la polémique sur “Sale Pute” ! En me baladant sur Youtube j’en ai entendu parler, du coup j’ai écouté « Sale Pute », et oui c’était objectivement sexiste et très violent. Mais ça ne m’a pas plus choqué que les autres rappeurs qu’on a l’habitude d’entendre. Et en écoutant ses interviews là-dessus j’ai compris où il voulait en venir avec le fait qu’il était dans la peau d’un mec complètement bourré et cocu. Faut dire aussi qu’à l’époque il avait pas la même influence, peut-être que s’il sortait le morceau aujourd’hui je trouverais ça un peu irresponsable. Mais à l’époque ça ne m’a pas empêché de continuer à écouter Orelsan, bien que “Sale Pute” je prends aucun plaisir à l’écouter. Mais putain le génie qu’il y a dans ses autres musiques, je ne pouvais pas passer à côté !

Tu comprends que ça puisse choquer certaines personnes ? De là à créer des pétitions ou le boycotter ?

Alors je comprends clairement que ça ait pu choquer au point de faire signer des pétitions, voire même porter plainte, ce qui a été fait d’ailleurs. Mais ce qu’il y a de choquant c’est une chanson, et deux trois punchlines par-ci par-là. On peut pas essayer de boycotter un artiste encore 10 ans après, à la fin ça n’a plus de sens. Ça avait du sens a l’époque de “Sale Pute”, de porter plainte pour cette chanson. Maintenant ça ressemble juste a un acharnement qui n’a plus de sens, surtout quand on voit tout le travail qu’il y a à faire ailleurs en termes de droits des femmes. Après il faut pas oublier que ça peut avoir une influence sur des jeunes qui prendraient les paroles des rappeurs au premier degré, et ça je pense que c’est un fait. Mais Orelsan sérieux ? Est-ce qu’à l’heure actuelle, avec ses derniers albums, il a une influence néfaste ? Parce qu’en vrai, c’est ça la question à se poser, même en tant que féministe. Entre temps il a même fait un épisode de Bloqués où il parle de féminisme de façon positive. Ça avait du sens à l’époque de “Sale Pute”, pour moi aujourd’hui ça en a plus du tout, et ça en a encore moins si on tape sur lui mais pas sur des Damso, Kaaris, Booba etc.

Tu penses que des Damso, Kaaris ou Booba pourraient-êtres condamnables d’un point de vue féministe ? 

(Rires) Ça c’est une question compliquée parce que je suis déchirée entre la féministe qui est en moi et la meuf qui adore le rap ! Bon clairement en terme de respect des femmes on est souvent au niveau zéro. Les femmes sont sexualisées, il y a souvent une mise en avant d’une sexualité violente (envers la femme), des insultes. Ou alors elles sont représentées comme des personnes matérialistes, comme si toutes les femmes n’avaient besoin que d’une belle voiture en face d’elle pour donner leur corps. Cette image là elle me dégoûte en tant que féministe, et je pense que, clairement, ça ne peut pas avoir une bonne influence sur la société. Sauf que, et là c’est la meuf qui aime le rap qui parle, pour moi ce sont des personnages. Qu’on le veuille ou non, en 2018 et j’ai envie de dire depuis toujours, en tant qu’homme, t’as la classe quand t’as de l’argent et des femmes. C’est un peu triste, mais ça ce n’est pas les rappeurs qui l’ont inventé. Quand tu fais de l’égo-trip, forcément c’est ça qui est mis en avant parce que c’est ce qui est valorisé par la société. Donc voilà pour moi ce sont des personnages, c’est comme si je regardais un film, avec des acteurs. Donc j’arrive a prendre ce recul-là pour apprécier le rap, mais je pense que certaines musiques ne font clairement pas du bien à la société, parce que beaucoup prennent ça comme un exemple de vie. Disons que la responsabilité de ces rappeurs est énorme, alors d’un point de vue féministe oui c’est clairement condamnable… mais j’ai envie de dire c’est pas uniquement dans le rap, Gainsbourg il était ultra sexiste par exemple, même si ce n’était pas les mêmes mots.

Une autre question compliquée : si aujourd’hui tu ne connaissais pas Orelsan et que le premier morceau que tu écoutais de lui était “Sale Pute”, est-ce que tu penses que tu aurais eu le reflex d’aller t’intéresser davantage à son univers ?

Je pense que je l’aurais pas fait de moi-même parce que c’est pas une musique qui m’a plu, bien que j’ai compris sa démarche par la suite, encore aujourd’hui j’aime pas cette musique. Mais j’en aurais forcément entendu une autre par la suite qui m’aurait donné envie (rires).

Interrogé encore récemment sur “Sale Pute” ou “Saint-Valentin”, il a préféré retirer les morceaux de ses projets, mais qu’il ne regrettait pas de les avoir faites, comme s’il jugeait cela nécessaire. Tu partages sa vision ?

Il a dû tester ses limites à un moment ou un autre. Et heureusement pour lui qu’il a sorti ça au début de sa carrière sinon je suis pas sûre qu’il aurait pu se relever ! Quand t’écris un morceau qui dépasse les limites de l’acceptable par la société, tu peux pas le savoir avant de le sortir. Il l’a fait, ça lui a énormément nuit, mais au moins il a cerné les limites qu’il devait se fixer s’il voulait offenser personne ! Après c’est vrai que peut-être s’il avait pris un peu de recul il aurait pu deviner que ça allait faire couler de l’encre… mais bon c’est un risque qu’il a pris, qu’il a assumé, et qu’il doit visiblement assumer encore une dizaine d’années après…

On a eu Orelsan et les Victoires, mais aussi une autre polémique autour de Damso il y a quelques mois, alors que la fédération belge l’a choisi pour chanter l’hymne de la coupe du monde 2018. Est-ce que tu penses que les codes du rap ne sont toujours pas prêts à être acceptés par la culture populaire ?

Je sais pas je suis partagée. Parce que d’un côté, de plus en plus de gens écoutent du rap. Tu mets du rap en soirée ça ambiance quasiment tout le monde ! Je pense que c’est pas tellement une question de culture mais plutôt de génération, d’autant plus que le rap a vraiment changé en 20 ans. Je pense que les générations précédentes entretiennent cette fracture, que le rap doit rester une musique qui s’écoute à un endroit et pas un autre. Et du coup dans les moments officiels, comme les cérémonies etc, il y a un blocage. Mais je trouve que ça se banalise de plus en plus, et d’ailleurs l’idée que le rap est réservé aux mecs s’efface peu a peu !

Enfin, pour finir, si tu devais faire écouter une chanson d’Orelsan a quelqu’un qui te disait qu’il est misogyne ou sexiste, laquelle ce serait ?

Ah, c’est dur ! “Elle viendra quand même” ! Elle est pas anti-sexiste ni rien mais c’est l’une de mes préférées, et elle peut montrer que c’est pas juste le connard sexiste qu’on peut croire, et qu’il est vraiment bon.