Suivez-nous
Chocolat, la revanche sucrée de Roméo ElvisChocolat, la revanche sucrée de Roméo Elvis Chocolat, la revanche sucrée de Roméo ElvisChocolat, la revanche sucrée de Roméo Elvis

Grands Formats

Chocolat, l’amère revanche de Roméo Elvis

Publié

le

Vendredi 12 avril 2019, le Chocolat de Roméo Elvis, autant attendu que redouté, rejoint les rangs de sa – déjà ambitieuse – discographie. Résultat d’un tournant radical dans son rap, le disque prouve avec quelle audace l’artiste affronte les mauvais jugements : ceux des autres, puis les siens. 

À l’image de nombreux artistes de sa génération, Roméo Elvis ne veut plus être qu’un rappeur. Qu’importe l’amour porté au genre musical, le Belge a cherché avec ses 19 nouveaux morceaux à raconter quelque chose d’autre. Mais que raconter à 26 ans, quand on vient d’un “milieu aisé” (“Viseur”) et qu’on a “l’esprit en paix” (“Soleil”) ? C’est certainement le dilemme auquel a été confronté l’artiste, qui n’a eu d’autre choix que de laisser le temps trouver les mots justes. Deux années furent alors nécessaires pour l’élaboration de Chocolat, qui relate avec brio les doutes du jeune adulte, épris de sentiments qui s’affrontent : amour, fierté, honte et désillusions. L’opus apparaît alors comme la revanche ultime de celui qui fut peut-être (un peu) trop sous-estimé.

L’heure de l’indépendance a sonné pour Roméo Elvis

Pour Chocolat, pas de Caballero et JeanJass, ni de Lomepal, Angèle ou encore L’Or du Commun. Roméo l’avait prédit, ce disque serait le sien, loin de ses proches tous plus talentueux les uns que les autres. Ainsi, ce dernier a pu se dévoiler davantage et prendre le temps d’affirmer en toute conscience les choses qui le définissent. C’est de ce recul qu’est né “La Belgique Afrique”, titre lourd de sens qui revient sur le passé colonisateur de sa Belgique qu’il vante tant. Plus qu’avec elle, c’est avec son gouvernement que Roméo Elvis tente ici de faire la paix, lui qui semble écœuré que son beau pays n’ait pas encore avoué publiquement son impérialisme et procédé à des excuses. Un malaise qu’il revendique lorsqu’il confie : “Et même si je suis vraiment fier d’être Belge, j’ai quand même honte de c’qu’on enseigne”.

Son album prend dès lors des tons plus engagés que certains de ses morceaux précédents. En effet, l’artiste tente aussi, au risque de paraître moralisateur, de s’imposer en figure de grand frère pour ses fans. Un grand frère qui pourrait les guider sur des erreurs commises dans le passé, notamment avec les drogues ou encore lors de conneries avec ses amis (“Dis-moi” et “Chocolat”). Il utilise ainsi la rime pour conscientiser certains jeunes qui l’écoutent, ce en dévoilant quelques bribes de son vécu. Du coup, les titres “Normal” et “Parano” avec -M- suivent cette ligne directrice, l’un évoquant le temps perdu dans des soirées alcoolisées, tandis que l’autre, rappelle les crises de jalousie parfois excessives qu’on peut avoir au sein d’une relation. Et pour ce dernier d’ailleurs, Roméo Elvis prend la parole selon le point de vue d’une femme, une pratique dont on ne peut que saluer l’originalité.

Straussphère

À mi-chemin entre maturité et expérimentations

L’album est surtout le reflet d’une grande maturité acquise par le rappeur au fil des années, qui ose enfin questionner son propre monde à haute voix, et partager avec ses fans l’expression de ses incertitudes. Il se demande ainsi à tour de rôle “comment aime-t-on ?”, “comment être normal ?” ou encore ce qu’il pourrait bien mettre dans le prochain album. Des questions existentielles auxquelles Chocolat ne parvient à répondre. Dès lors, l’artiste conclut l’album par une multitude de constats pessimistes, voire fatalistes.

À LIRE
C’est fait, Instagram n’affiche plus le nombre de likes

Témoignent ainsi de cette lassitude du rappeur les phrases suivantes : “pas assez de place dans le cœur des hommes” (“Cœur des Hommes”),“les étoiles ne devraient pas être sur Terre” (“Trois étoiles”) ou encore sa triste affirmation : “le monde est devenu fou”. Cette fatalité contraste avec des instrumentaux aussi rythmés que délirants, produits par les grands Vladimir Cauchemar et Le Motel entre autres. Elle contraste également avec la volonté expressive qu’il avait eu il y a quelques mois, en tentant de changer les conditions environnementales de la Belgique, notamment par une pétition adressée au gouvernement Belge. Pourquoi donc revendiquer des idées si alarmistes alors que celui-ci affirme lui-même dans son “194” avoir encore une “lueur d’espoir” ?

C’est peut-être parce que la grande erreur de Chocolat réside dans ses profondes incohérences. Affirmation de sentiments contraires, l’album est expérimental, parfois maladroit, en ce qu’il tente de regrouper tout ce que Roméo Elvis désirait essayer dans la musique. Perdu entre prises de position et morceaux autobiographiques, il est parfois difficile de comprendre les intentions de Roméo, qui à l’image d’un enfant, a voulu tout choisir à la fois. Du coup l’album n’a pas de ligne directrice et éprouve quelques difficultés à s’imposer véritablement dans les esprits. Et si on ne doute pas du succès que rencontrera l’opus, la revanche de Roméo Elvis nous laisse pour autant un goût amer. Celui d’un chocolat un peu trop dosé, et qu’on aurait un peu de mal à digérer.

Du supermarché au rap, il n’y a qu’un pas

Néanmoins, on ne peut pas en vouloir à Roméo Elvis, qui, par la fougue et la passion qu’on lui connaît, s’est sûrement montré hyperactif dans la création de ses 19 nouveaux bébés. Quelques textes portent parfois à confusion c’est vrai, mais d’autres témoignent d’une prise de conscience qu’on ne peut qu’admirer. Oui, le rappeur n’est pas encore un maître dans la catégorie, mais il révèle cette fois des capacités qu’on ne lui soupçonnait pas, tout en sachant s’allier sans peine à des grands noms comme Damon Albarn ou encore le flamand Zwangere Guy. Cette dimension un peu gauche de l’album parvient donc malgré tout à le rendre d’autant plus touchant et humain.

Arborescent et varié, Chocolat plaira aussi à certains par l’honnêteté que lui apporte Roméo Elvis, peignant l’attente de l’être aimé, le décès d’un proche ou encore son incroyable ascension du caissier de supermarché à la star qu’on connaît. Des récits qui devraient facilement parvenir à faire écho.

Il lui faudra cependant ne pas oublier d’où il vient malgré le chemin parcouru, car il ne fait aucun doute que ses origines constituent une richesse sans égal, que l’artiste aurait bien tort de renier. Plus que de se vanter d’avoir grandi et gravi les échelons de la fame, on attend de lui un humble retrait pour la suite de ce disque, qui finalement ravit probablement plus que ce qu’on en attendait. Pas de doute : le rappeur belge a bel et bien pris confiance en lui. Il saura à coup sûr vendre son Chocolat et le faire apprécier à quelques-uns de ses détracteurs. Puissant, le Chocolat de Roméo Elvis et son manque de subtilité s’apprêtent alors, qu’on le veuille ou non, à conquérir de nouveaux horizons.

Straussphère

 

À voir aussi :